Carnet de campagne dans les mers de Chine et du Japon - 2/4 : de Cherbourg à Ceylan

 

 

Campagne de Chine et du Japon

1874 - 1875

 

 

 

 

 

 

De Cherbourg à Alger.

 

Embarqués à bord du Montcalm le 1er novembre 1873 pour faire la campagne de Chine et du Japon, nous avons passé un mois heureux dans le port de Cherbourg, pendant lequel on faisait dans la forme numéro 4 les réparations du bâtiment.

 

Le petit espace du temps étant écoulé, c'est-à-dire du 1er novembre au 16 décembre, jour où l'on a sorti le bâtiment de la forme, nous avons commencé à savoir que nous étions en armement car nous nous sommes mis à travailler avec ardeur autour de notre artillerie, faire des vivres de campagne.

 

Quelques jours s'écoulèrent ainsi mais pas de longue durée, car après avoir fait vivres et charbon, c'est-à-dire le 29 décembre, nous avons sorti du port pour aller en rade et là ne plus venir à terre.

 

Nous avons pourtant descendu chacun. Une fois pour moi, je suis descendu le 1er janvier pour faire mes adieux à la terre de France ainsi qu'à mes camarades à Cherbourg.

Le vendredi matin, j'ai embarqué de nouveau après avoir dit adieu à Cherbourg. Nous avons resté  jusqu'au lundi 8 janvier sur la rade et c'est le lundi 8 vers 3 heures et demi de l'après-midi que nous avons quitté la rade par beau temps.

 

Nous avons eu ce temps jusqu'au golfe de Gascogne dans lequel nous sommes rentrés dans la nuit du 7 au 8. Là, nous avons eu grosse mer avec beaucoup de roulis le 12. A deux heures du matin nous avons abordé avec un brick marchand, heureux pour lui que nous ne l'avons pas pris par le travers avec notre éperon, c'en était fait de lui et de son équipage.

Le Montcalm l'aurait certainement coulé au fond mais il a été quitte pour la peur. Pourtant un de ses mâts a été rompu en crochant ses calhaubans dans notre boute dehors de misaine, qui a été également rompu.

 

Nous avons retourné voir ce qu'il était devenu, nous ne savions pas s'il était coulé puisque nous n'avions entendu que le craquement de sa mature qui tombait sur son pont et les cris de son équipage.

Quand nous avons vu qu'il n'était pas en danger nous avons continué notre route et le 15 nous avons aperçu par bâbord c'était Cadix (Espagne). Nous avons espéré toute la nuit et le lendemain au jour nous rentrés sur la rade pour prendre du charbon seulement, et le lendemain jeudi nous avons mis en route pour Alger.

 

Nous avons passé le détroit de Gibraltar dans la nuit du 16 janvier et le golfe du Lion dans la Méditerranée qui est généralement mauvais, où nous avons eu le plus beau temps qu'on ait pu voir.

Le vendredi 17 nous avons aperçu la terre d'Algérie et le soir suivant avons mouillé à 9 heures et demi sur la rade d'Alger.

 

Rien de plus joli que la ville d'Alger par sa position. Elle est bâtie en amphithéâtre et le panorama est superbe, surtout la nuit on dirait des étagères de feu descendants d'une montagne par ce que (...)

 

 

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Port Saïd et le Canal de Suez

 

car on ne voyait pas deux fois la longueur du bâtiment, puis le sable mouvant du désert du Sahara qui nous aveuglait. Le vent mouvait si tellement le sable qu'on aurait dit la mer en furie. On appelle ce fort vent qui vient du désert le simoun. Après avoir vu cela il est facile de se donner une idée qu'on n'a jamais pu traverser le désert qui a peut-être de 1500 à 2000 lieues de traversée car étant parti dans le désert et pris par le simoun, on est infailliblement englouti par le sable.

 

Ainsi sur la rade de Port-Saïd quand nous regardions le ciel, on aurait cru la présence d'une aurore boréale, tellement il n'y avait que du sable dans l'air : toute la journée dans s'est tenus prêts à partir si le temps devenait beau, et à mouiller une deuxième ancre en cas de chasse.

 

La veille est arrivée une frégate anglaise sur la rade, qui nous a salué. Nous avons espéré pour lui rendre son salut qui s'est effectué dès que le simoun a cessé et par le fait que le lendemain 31 vers neuf heures du matin les canons du Montcalm ont fait trembler Port-Saïd.

 

On a commencé par le salut national qui est de 21 coups de canon (Port-Saïd et [?]). Sitôt après ce salut, la terre nous a rendu notre salut, également de 21 coups de canon. Ceci terminé, nous avons rendu son salut à la frégate anglaise avec 11 coups de canon. Après cela le commandant de la frégate turque a rendu le salut à la frégate anglaise, et à de nouveau salué l'amiral français. Alors le Montcalm a fait retentir ses canons de nouveau.

Afin de rendre son salut au commandant turc qui, après avait déjà salué le pavillon français, a bien voulu de nouveau saluer notre amiral, nous lui avons rendu son salut par 13 coups de canon.

 

Enfin, tous les saluts d'usage terminés, nous avons appareillé et nous sommes entrés dans le canal de Suez : vers midi nous avons déjà touché au fond, c'est-à-dire que nous avons débordé un peu du chenal mais nous nous sommes retirés facilement.

 

Vers 1 heure et demi nous avons touché de nouveau, et cette fois il a fallu mettre une baleinière à la mer pour porter une amarre à terre pour nous en retirer. Derrière nous venait le transport la Creuse qui, je crois, avait fait comme nous, qu'il avait aussi touché car nous ne l'avons pas revu de la journée.

 

Le soir nous sommes l'arrivée dans un endroit où le canal est un peu plus large et où il y a quelques baraques en bois. C'est les seules maisons que nous avons vues depuis Port-Saïd (si l'on peut les appeler des maisons), ce sont tout simplement des huttes ou cabanes où sans doute les ouvriers qui ont travaillé à creuser le canal se réfugiaient. C'est là que nous avons amarré pour passer la nuit du 31 janvier au 1er février.

Il y avait encore deux autres navires devant nous, qui étaient amarrés également jusqu'au lendemain matin. De toute manière nous étions obligés de rester là puisque que le chenal est fait de manière à ne passer qu'un navire à la fois et le Montcalm a beaucoup de peine à y passer.

 

Le lendemain 1er février, nous avons [été] contraint [de] continuer notre route. Vers midi, nous étions en route toujours très doucement mais sans toucher à rien cette journée.

Vers cinq heures du soir, nous avons amarré le bâtiment à une nouvelle gare, où le chenal est plus large que la première. Du reste c'est là que le courrier a passé à côté de nous et nous a cassé nos amarres, [ce] qui nous a occasionné un grand travail. Il venait des mers de Chine où nous allions. Il [re]venait en France. Cet endroit où nous étions amarrés s'appelle Cantara [aujourd'hui El Qantara]. Il n'y a aucune habitation, cependant nous commencions à voir de la bruyère.

 

Le lendemain 2 février, nous avons mis en route de nouveau car nous n'étions pas à moitié chemin du canal qui a environ 45 lieues [env. 180 km] de longueur. Nous étions tout près d'Ismaïlia, qui se trouve un à-peu-près à moitié chemin du canal.

 

Ismaïlia est bâtie sur le bord d'un grand lac. On n'y remarque que quelques cabanes très mal bâties. On y voit pourtant un château qui est très joli et qui, Dieu merci, est éloigné de toutes ces cabanes immondes. Sur l'autre rive du canal, le seul être que nous avons vu dans cet endroit fut un européen sur le bord du canal. Il était à cheval ainsi que son domestique.

 

Nous avons avancé jusqu'à cinq [heures] à peu près du soir et nous avons amarré de nouveau jusqu'au lendemain six heures. [Puis] nous avons continué notre route, c'était le 3 février.

Nous avons marché plus vite, et vers neuf heures du matin nous sommes arrivées au lac Amer. On se croirait en pleine mer tellement que c'est grand.

 

Nous avons trouvé sur cette rade un navire de guerre italien qui nous a salués. Tout son équipage ont monté dans la mature pour crier trois fois "Hourra". Nous leur avons rendu la réciproque.

Nous avons continué ensuite notre route en travers du lac Amer, [ce] qui a duré jusqu'à 1 heure de l'après-midi où nous avons rentré.

De retour dans le canal en traversant le lac Amer, j'ai pu remarquer deux beaux phares qui, je crois, sont inhabités. Ils sont construits à peu près au milieu du lac.

 

Vers 3 heures et demi, nous avons touché tellement que la secousse s'est fait beaucoup ressentir. On a fait aussitôt marcher la machine en arrière pour nous en retirer.

Enfin, encore une fois, nous nous sommes mis en route et vers 4 heures et demi nous avons vu quelques petites baraques, en bois pour la plupart, ainsi que de les chameaux, et des hommes entortillés dans des haillons et qui ramassaient quelque chose dans des sacs.

Vers 5 heures et demie nous sortions du canal et j'ai pu remarquer la statue de l'ingénieur à jamais célèbre Monsieur Ferdinand de Lesseps, qui se trouve sur la droite en sortant et est construit en granit blanc.

 


De Suez à Aden, la traversée de la Mer Rouge.

 

Quittons donc ce canal et rentrons dans la Mer Rouge, car nous voilà sur la rade de Suez où nous avons passé la nuit au mouillage. Nous étions mouillés très loin de la ville, de manière que je n'ai pas pu me donner une idée de la situation de cette ville.

De l'autre côté de la rade, c'est-à-dire du côté opposé à Suez, se trouve une chaîne de montagnes parmi lesquelles se trouve cette fameuse nommée la Montagne des Oliviers, qui fait tant de bruit parmi le monde et surtout parmi le monde chrétien et où d'après l'histoire Moïse tira de l'eau d'un rocher en faisant une fontaine par la vertu de sa baguette. Cette fontaine est, d'après l'histoire, couverte de verdure et c'est le seul endroit de la montagne qui en possède.

 

Le lendemain de notre arrivée c'est-à-dire le 4 février à 5 heures et demi du matin, nous avons appareillé. Nous avons entrepris le passage de la mer Rouge et qui, selon l'histoire, a été traversée à pied sec par les Israélites. Mais malheureusement celui qui commandait de ce temps-là à l'eau de se retirer n'existe plus, et c'est dommage car je nous avons mis neuf jours pour la traversée.

Enfin quittons l'histoire qui n'est pas notre affaire, pour reprendre notre voyage en travers [de] cette mer brûlante.

 

Nous avons suivi pendant longtemps cette chaîne de montagnes, puis nous avons pris le large pour nous rendre à Aden. Partis comme j'ai dit plus loin le 4 au matin, nous avons continué notre route par un beau temps. Il y avait un peu de brise. Vers cinq heures du soir nous avons perdu la terre de vue.

Dans la nuit, nous avons eu un temps magnifique. La mer était calme comme un miroir d'argent et la lune dardait ses rayons de lumière sur notre tête et le navire filait dix nœuds tandis qu'à trois heures du matin on ne marchait plus qu'à 8 nœuds.

Nous avons continué notre route, toujours par beau temps, et le lendemain à 3 heures et demi nous avons aperçu une terre appelée Dalus. Ce sont de hautes montagnes.

 

A la chute du jour, on aurait cru voir un nuage épais à l'horizon et vers 6 heures et demi du soir la vigie annonçait un feu devant nous par bâbord. Le lendemain 6 [février 1874], même beau temps et nous filions toujours dix nœuds. La mer avait pourtant un peu grossi et le roulis était un peu plus fort.

La nuit venue, on ne pouvait cesser de contempler le ciel bleu parsemé d'étoiles et du côté de l'Orient on voyait la lune comme les jours précédents paraître à l'horizon pour nous rendre sa visite nocturne et nous éclairer de ses rayons édifiants et consolateurs.

 

Le lendemain 7, même temps, le 8 toujours beau temps. L'inspection du commandant en chef a eu lieu, comme d'habitude dans l'après-midi. Les jeux ont été permis ainsi que la danse.

Vers trois heures de l'après-midi nous avons vu une terre appelée Zebel Zougur [probablement l'île de Jabal Zuqar] mais cette terre est inhabitée. C'est tout simplement sept ou huit montagnes qui sont à pic et séparées les unes des autres.

Vers trois heures du matin nous avons aperçu une nouvelle terre appelée Abou-Tyla. On l'a vu avec la clarté de la lune qui n'a cessé de nous éclairer toute la nuit. On y voyait aussi un feu de bâtiment.  Au jour nous avons reconnu la Creuse.

 

Vers deux heures du soir nous aperçûmes la terre des deux côtés dont une île du côté tribord. Nous avons suivi la terre du côté de bâbord.

 

 

D'Aden à Ceylan.

 

Le neuf à huit heures du soir nous avons mouillé sur la rade d'Aden où nous avons changé de mouillage presque aussitôt à cause d'un navire qui était trop près de nous.

Le lendemain 10 heures à neuf heures du matin, on a salué la nation anglaise de 21 coups de canon car Aden est anglais. On a également salué les bâtiments amiraux qui se trouvaient en rade, qui y ont répondu à nos saluts par le même nombre de coups de canon.

Cette ville n'offre rien de curieux que les quelques baraques en bois qui se trouvent sur le bord de la plage à moins que l'intérieur ne soit mieux car depuis la rade l'aspect de cette ville est bien triste.

 

Le 11 nous avons fait une du charbon par les hommes du pays, c'est-à-dire des noirs.

 

Le 12, la corvette anglaise qui se trouvait en stations à Aden effectuait son départ pour l'Europe. Nous l'avons saluée par trois "Hourra". Ces gens avaient le cœur content de rentrer dans le pays. J'avais bien envie de rentrer aussi mais hélas la campagne commençait.

 

Le courrier français est arrivé le 15 à huit heures du soir et comme c'était le dimanche nous avons fait les récréations habituelles. Sitôt après on a hissé les embarcations et on a allumé trois chaudières et nous avons appareillé d'Aden pour Sélun [Ceylan, auj. Sri Lanka] (Point-de-Gall). C'est d'Aden que l'amiral a débarqué et embarqué à bord du courrier français pour se rendre à Saïgon.

 

A notre départ le temps était superbe et [nous] laissions en rade une corvette russe, le paquebot anglais et un navire italien qui chauffaient comme nous et qui devaient faire la même route que nous.

 

Le 17 [février 1874] nous avons vu un phénomène qu'aucun homme de l'équipage n'avait jamais vu, pas même le commandant qui ne pouvait se l'expliquer. Il était environ 8 heures et demi du soir, en cinq minutes toute la mer est devenue aussi blanche que du lait, chose qui nous a tellement surpris que nous demandions l'un à l'autre qu'est-ce que ça veut dire. Avec cela, on voyait passer toutes espèces de choses noires à la surface de l'eau et comme on avait embarqué des naturels du pays c'est-à-dire à Aden pour chauffer dans les pays chauds on leur a demandé ce que tout cela voulait dire.

Les uns prétendaient que c'était le signal d'un ouragan, d'autres que c'était l'éruption d'un volcan [qui] en été la cause et que la mer allait rester blanche comme ça pendant trois ou quatre jours. Mais elle ne resta que 8 heures tout au plus, c'est-à-dire jusqu'à 4 heures du matin. C'est tout ce que nous avons vu, et ceux qui disaient que c'était une éruption avaient raison car les matières noires que nous avions vues n'était autre chose que des laves du volcan, c'est-à-dire des matières sulfureuses qui flottaient à la surface de l'eau.

 

Deux jours après la mer grossit pendant plusieurs jours c'est-à-dire du 19 au 25 février et puis nous avons toujours [eu] beau temps jusqu'à notre arrivée à Point-de-Gall où nous sommes arrivés le dimanche 1er mars à 6 heures et demi du soir et nous avons mouillé en dehors pour passer la nuit, et le lendemain à 6 heures du matin nous sommes entrés en rade pour faire des vivres et du charbon, ce qui a été fait très promptement par les hommes du pays.

 

Ce pays est très joli et plein de verdure est entouré d'arbres de coco surtout. On dirait une forêt, presque rien d'autre chose que quelques bananières. Voilà pour les fruits de Sélan [Ceylan].

 

Nous sommes restés sur cette rade jusqu'au jeudi 5 mars et à six heures du matin nous avons appareillé pour nous rendre à Singapour.

 

[Suite]

Mise en ligne : juin 2021

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2021

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