Rouges contre Blancs au Gouray sous le Second Empire

Le Gouray au début du XXème siècle.
Le Gouray au début du XXème siècle.

 

 

Dans les années 1850 à 1870, la France est un pays essentiellement rural. Si les évènements qu’a retenu l’Histoire sont surtout parisiens, c’est à la campagne cependant que vit l’immense majorité de la population[1].

Après une Grande Révolution qui a, souvent dans le sang, aboli les privilèges et l’Ancien Régime puis donné naissance à une éphémère République suivie elle-même d’un Premier Empire, puis d’une restauration royaliste et enfin d’une seconde République dont le Président s’est à son tour autoproclamé empereur, les esprits continuent à s’affronter très fortement.

Il y a les Blancs, tenants du maintien de l’Empire, quand ce n’est pas du retour à la Monarchie. Ce parti inclut la noblesse locale, le clergé, les républicains indécis dont les affaires prospèrent finalement plutôt bien, ainsi qu’un nombre important d’habitants qui, quelle que soit leur origine sociale, ont pris pour habitude, souvent par intérêt, de se ranger du côté du plus fort. Et il y a les Rouges, républicains de conviction, dont la pensée radicale s’exprime d’autant plus bruyamment que ses partisans ne possèdent pas de moyens particuliers pour la faire valoir sereinement.

 

La commune du Gouray n’échappe pas à ces tensions.

 

Pierre Perret est maire de 1830 à 1852, puis de 1879 à 1884. Conseiller d’arrondissement, il est élu député en 1848. Il est républicain.

Godefroi Le Mintier de la Motte Basse, noble et grand propriétaire terrien, chef de file des Blancs, est maire de 1852 à 1865. Au sein d’un conseil municipal pourtant acquis aux idées de la République, Le Mintier de la Motte Basse est en effet nommé en 1852 aux fonctions de maire. Ceci, très rapidement, cause des tensions au sein du conseil, et surtout des difficultés pour le maire à gérer correctement la commune. Le conseil municipal sera même dissout en mars 1853 et remplacé par un conseil provisoire.

 

Le 18 novembre 1852, les conseillers municipaux font connaître au sous-préfet, par courrier, que le maire n’a pas adressé de convocations à son conseil pour la proclamation de Napoléon III. Ils écrivent: «... n’ayant reçu aucune convocation, nous venons Mr le sous-préfet , vous témoigner notre regret de n’avoir pu par notre présence rendre plus solennelle, la proclamation dans notre commune, de Napoléon III, empereur des français... », texte suivi de quinze signatures. C’est Pierre Perret, ancien maire et ardent républicain, qui conduit la fronde contre Le Mintier de le Motte Basse.

Le 30 décembre 1852, ce dernier écrit au sous-préfet.

 

Le curé de la paroisse, l’abbé Blévin, farouchement hostile aux idées républicaine, tente de peser de tout son poids pour faire restaurer l’ordre au profit du maire.

Le 31 décembre 1852, il rédige une lettre au sous-préfet de Loudéac dans laquelle il déclare : « ...je puis affirmer, en toute vérité, que dès que les Perret et consorts seront dans le conseil municipal, ils susciteront sans cesse les embarras, les entraves de toute manière ; (…)à moins que vous ne veuillez les nommer maire et adjoint et abandonner encore à leur pouvoir arbitraire, l’administration de la commune qu’ils ont tristement gérée. (…)Ce qui les révolte, c’est d’avoir perdu leur autorité (...) Je crois donc qu’une révocation du conseil municipal est indispensable, étant en désaccord continuel avec le maire et l’adjoint nommé par l’autorité supérieure... » .

Le 5 janvier 1853, le sous-préfet s’adresse par courrier au préfet : « ...la commune du Gouray se trouve travaillée par deux partis. Le parti rouge qui reconnaît un Perret pour chef... dans la commune et dans le conseil municipal. Le parti légitimiste à la tête duquel est Mr Le Mintier de la Motte-Basse est moins nombreux et moins influent, mais cette infériorité se trouve compensée par la position actuelle du chef qui est maire de la commune...C’est au Gouray, que se trouve toutes les hautes influences du canton de Collinée... ».

 

Sur la situation politique de la commune, le sous-préfet se veut rassurant. Dans un nouvelle lettre adressée deux jours après au préfet, il précise avec zèle et détail, et non sans savoir-faire tactique : « ...1) MM. Perret et Le Mintier sont des chefs politiques autour desquels se groupent les notabilités du canton. L’un représente la bourgeoisie du règne de Louis-Philippe, plus ou moins imbue des idées révolutionnaires. L’autre est l’expression de la légitimité. 2) Si les deux partis ont fait acte d’adhésion au gouvernement impérial, cette adhésion ne peut être tenue pour sincère et ne doit être acceptée que sous toutes réserves. 3) Je crois prudent de maintenir les deux partis en équilibre de manière à en dominer un par le concours de l’autre et de n’avoir pas à redouter les inconvénients de la prépondérance de l’un ou de l’autre. 4) Politiquement, il n’y a pas de motifs pour dissoudre actuellement le conseil municipal, qui, par ses écrits, témoigne de son dévouement pour le gouvernement impérial. Au point de vue administratif, il n’en existe pas davantage, puisque aucun vote n’a révélé de sa part une opposition déraisonnable et systématique. Pour terminer sur ce point, je dois dire que le maire Mr Le Mintier, homme honorable et loyal est entièrement à la discrétion de M. le Curé, que celui-ci est fort entreprenant, qu’il ne souffre aucune résistance et qu’il convient pour ne pas trop s’engager, de n’accepter qu’avec circonspection ses propositions et ses idées. Je vais maintenant m’expliquer sur l’instituteur et le percepteur. 1) Mr Monnier a d’excellentes notes comme instituteur...je dois dire que Mr le curé s’est plaint à moi des relations qui continuaient d’exister entre Mr Perret et l’instituteur. 2) En ce qui concerne le percepteur Mr Jan, je ne pense pas qu’on puisse, sous le rapport politique lui adresser de reproches. C’est un homme absolument nul, qui n’est percepteur que de nom, son gendre Mr Gruet étant de fait chargé de la comptabilité. Il n’est ni rouge, ni blanc. ».

Malgré la recherche d’un fragile équilibre, dans lequel interfèrent les idées des élus des deux partis, de la population et des agents publics, notamment de l’instituteur dont l’attitude est surveillée, le préfet des Côtes-du-Nord devra se résoudre à dissoudre le conseil municipal.

En février 1853, les conseillers municipaux de toutes les communes doivent prêter le nouveau serment au gouvernement de l’Empereur. Le 24 et 25 Février, ceux du Gouray envoient individuellement au sous-préfet leur prestation de serment, en affirmant une fois encore ne pas avoir été convoqués par le maire. Le sous préfet en avise le préfet, qui décide finalement de dissoudre en mars le conseil municipal.

La séparation de l’Eglise et de l’Etat n’interviendra qu’en 1905. Dans les années 1850, le curé, par la fréquentation de son église, agit activement sur les affaires publiques.

Le 14 mars 1853, le sous-préfet de Loudéac écrit de nouveau au préfet.  «La loi n’a pas indiqué de forme spéciale pour la convocation des conseillers municipaux, qui me paraissent convenablement avertis lorsque le mode employé est tel qu’aucun ne puisse raisonnablement prétexter cause d’ignorance. Sur la demande du maire, le curé du Gouray a convoqué au prône de la messe paroissiale les conseillers municipaux à se réunir à la mairie, en indiquant le jour et l’heure de la réunion. Ce mode de convocation est fort usité dans les communes rurales, où toutes les communications administratives se font le dimanche, soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de l’église. Il ne me parait pas possible d’admettre que ce qui se dit devant toute la population assemblée soit ignoré de la totalité des conseillers municipaux et cependant sur seize membres qui composent le conseil municipal, aucun ne s’est présenté. Il y a dans cette abstention en masse, une mauvaise volonté ».

En clair, la majorité du conseil municipal n’a pas admis que leur chef s’adresse à eux par le biais du curé, et exige une convocation séparée du rôle de l’Eglise.

Le conflit entre les deux partis continuera de nombreuses années et contribuera probablement à forger les opinions de nos ancêtres. Jean-Baptiste RENAULT, fils de Joseph, deviendra plus tard un instituteur « rouge », sans doute autant sous l’influence de son père et du contexte politique du Gouray que sous celle des idées dominantes des Ecoles Normales d’Instituteurs.

Les incidents n’en restent pas là. En 1863, le premier adjoint, Pierre-Marie Gautier, est  suspendu de ses fonctions pour avoir organisé les élections au château de la Motte-Basse et non à la maison d’école, malgré les recommandations du sous préfet et du juge de paix, M. Ruellan. Le 8 juillet 1863, le sous-préfet décrit la situation au préfet : « ...comme Gautier avait promis, sous l’assentiment de ceux qui le dominaient et qui, pour des motifs faciles à comprendre, tenaient à ce que l’élection se fit à la Motte-Basse, le scrutin fut placé à la Motte-Basse au mépris des recommandations et de la parole donnée... ».

Précisant les effets de cette révocation, le sous-préfet rapporte le 26 septembre 1863 au préfet que « ...cette mesure devait frapper le parti légitimiste plutôt que le sieur Gautier. Celui-ci sans instruction et sans valeur, n’est qu’un instrument aux mains de Mr le Mintier et du curé. C’est Gautier qui agit, mais c’est le château et le presbytère qui dirigent... ».

Malgré cette révocation, Pierre-Marie Gautier sera maire du Gouray deux ans plus tard, jusqu’à  son décès en 1879. Une note du préfet en date de 1874 le décrit pourtant ainsi : « marchand, monarchiste, proposé en remplacement du maire actuel, immoral, ivrogne et d’opinion très avancée. ».

La vie politique du Gouray s’installe durablement dans le conflit ouvert entre Blancs et Rouges, jusqu’en 1905 qui voit le Parlement voter la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Elle est parfois émaillée d’incidents liés à la personnalité de ses principaux acteurs.

C’est ainsi que Pierre-Marie Gautier, le propre fils de l’ancien maire, accède lui-même à ce mandat de 1886 à 1906 malgré plusieurs affaires portées à la connaissance du Préfet et concernant sa conduite en public. Il succède à Jean-Marie Grisard, maire de 1884 à 1886, année de son décès. De Pierre-Marie Gautier (fils), le  Préfet écrit de lui en 1886 au moment de son investiture : « Républicain, caractère indécis, assez influent et instruit. » .

Le 20 avril 1896, le sous préfet écrit au préfet en ces termes : « ...Mr Pierre Marie Gautier, maire du Gouray,..., a été condamné, le 16 de ce mois, par le Tribunal de Police correctionnelle à 50Frs d’amende pour chasse en temps prohibé dans la forêt de Boquen appartenant à Mr le député, conseiller général de la Noue, lequel s’est porté partie civile... ...Mr Gautier appartenant au parti républicain. Sa conduite privée laisse malheureusement à désirer, et il est fort peu intelligent... »

Les exactions de ce maire violent ne s’arrêtent pas. Le 24 mai 1896, le Préfet des Côtes-du-Nord est informé par le sous-préfet « ...des violences légères exercées par le maire, le 1er Mai courant contre Ange Closier et François Coquio... ». Le 27 août 1899, un nouveau courrier l’informe que « ...suite à des plaintes de Mr le Mintier de la Motte-Basse, (...) il est malheureusement exact que Mr Gautier, maire du Gouray, se trouve assez souvent en état d’ivresse et qu’il se livre à des violences, qu’il est le premier à regretter ensuite.... ...D’un autre côté, Mr Gautier est l’un de nos amis politiques les plus dévoués qui a donné maintes preuves de son attachement au gouvernement de la République. Mr le Mintier est au contraire l’un de nos adversaires les plus irréconciliables et la violence du maire du Gouray pourrait s’expliquer dans une certaine limite, par l’âpreté des luttes soutenues dans le canton de Collinée.». La République est encore fragile dans les campagnes en cette fin de XIXème siècle !

La campagne politique de 1904 est fortement placée sous l’ombre du projet de loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. Une affiche est apposée un peu partout. Elle est signée: Pour la liste catholique, Marquis Le Mintier, Elie Basset, G et Ch., Rouault Eugène et Gautier Amédée. Les candidats savent que leur cause est perdue : « (...) Nous nous devons de vous indiquer les motifs pour lesquels nous nous abstenons aujourd’hui de solliciter vos suffrages. Pourquoi? Parce que les évènements ont marché plus vite que nous pouvions le prévoir. La Chambre des Députés a voté et le Sénat se contentera, c’est certain, d’enregistrer, dès sa rentrée, la loi de la Séparation de l’Eglise et de l’Etat. ...la situation qui se prépare, sera telle, que ceux d’entre eux (nos adversaires) qui sont réellement catholiques, viendront fatalement grossir nos rangs... »

 La liste catholique de Le Mintier est battue, et avec elle le parti des Blancs. La loi sera adoptée en 1905.



[1] Rédigé à partir des données des Archives Départementales des Côtes d'Armor, 3M315 in Mairesgenweb.

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