New Orleans, Louisiana,1887

New Orleans, 1890
New Orleans, 1890

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le choix de ce grand port de Louisiane par Alexandre Renault ne doit pas surprendre. La communauté française y est très importante, comme en atteste son nom. C’est à l’origine une colonie française de religion catholique[1]. De 1883 à 1887, par exemple, c’est Mgr Francis Xavier Leray, originaire de Châteaugiron (Ille-et-Vilaine), qui en est l’archevêque[2].

 

Alexandre loue à cette époque une chambre au-dessus de l’épicerie de M. Pierre Donnès, au coin de Canal Street et de Cortès Street.

 

La vie à la Nouvelle Orléans tranche radicalement avec celle qu’il a connue dans son village natal. Quand Alexandre RENAULT atteint La Nouvelle Orléans à l’âge de 19 ans, sa vie bascule rapidement. L’enfant du Gouray qui, cinq ans plus tôt, contait encore quelques légendes traditionnelles à Paul Sébillot, perd la presque totalité des repères que sa vie rurale dans un petit bourg du Mené et que son éducation familiale lui avait donnés.

Certes, il trouve dans ce grand port une forte communauté francophone, unique dans le continent américain, et une présence presque dominante de la religion catholique due à la forte présence de Français, d’Espagnols et d’Antillais.

 

  Mais il va aussi trouver, loin de sa campagne natale, une ville bruyante rassemblant sous un climat humide et chaud, inconnu de lui, une population bigarrée provenant de tous les pays d’Europe et d’Afrique noire dont il ignorait peut-être l’existence, ou dont ses frères marins (Victor, Emile) lui avaient parlé. Pour la première fois de sa vie, il va croiser des hommes et des femmes parlant des langues diverses et inconnues de lui, aux couleurs de peau variées.

 

Les conditions climatiques, chaudes et humides, sont difficiles à supporter et Alexandre se plaint de transpirer continuellement. Le 18 octobre 1887, quelques semaines avant qu’il n’écrive cette lettre, un ouragan a dévasté une partie de la ville et causé de grands dommages. Le 2 octobre 1893, un orage d’une rare violence accompagné d’un vent qui dépasse les 100 miles à l’heures causera plus de 2000 morts [3] !

 

Autre objet probable d’étonnement pour cet européen de la campagne : la présence d’une forte communauté noire. Victime de l’apartheid, celle-ci ne se mélange pas aux Blancs. En Louisiane comme dans l’ensemble des anciens Etats confédérés, on a perdu la guerre de sécession il y a à peine 30 ans et on a du abolir l’esclavage sous l’effet du 3ème amendement à la Constitution de ces maudits Yankees du Nord[4], mais il est hors de question d’admettre partout la présence des Noirs. Ceux-ci vivent repliés dans leur communauté, ils ont leurs propres journaux : The Black Republican, Crusader, Dimanche Republican Courrier, Southern Republican ou encore Union [5].

Ils ont également leurs propres voitures dans les trains ou les tramways, et leurs propres députés : ils sont 18 dans l’assemblée de Louisiane. Certaines lois de l’Etat autorisent ainsi très explicitement les propriétaires d’auberges, de théâtres ou de sociétés de transport à pratiquer la ségrégation raciale en limitant les droits communs aux espaces et aux services publics.

Les écoles et les églises, n’étant pas des services publics, alignent leurs règles sur les droits reconnus aux personnes privées : même la foi chrétienne se pratique dans des temples ou des églises séparés. La Cour Suprême des Etats-Unis décidera d’ailleurs en 1896 que ces lois, qui séparent les Noirs des Blancs mais qui respectent les droits politiques de tous et leur donnaient accès à des services équivalents, sont constitutionnelles.

Et si, dans la pratique, les Noirs se mélangent malgré tout un peu aux Blancs dans les bus ou dans les voitures de 2nde classe, si on respecte également leur droit de vote et qu’ils élisent leurs propres représentants, leurs enfants ne se rendent presque pas dans les rares écoles qui leur sont réservées. Ils vivent dans la crainte du Ku Klux Klan et dans la hantise des lynchages : pour la seule année 1892, pas moins de 155 pendaisons illégales de Noirs furent effectuées sans qu’un seul auteur ne soit inquiété.

La culture noire se manifeste beaucoup par le goût du chant collectif, y compris sur les lieux de travail. Une lente alchimie musicale se déroule dans les bars et les sous-sols des quartiers noirs, associant les sonorités africaines, les complaintes d’une communauté méprisée, le timbre des instruments de musique. Des rythmes inédits verront bientôt le jour : le jazz est en devenir dans le creuset de New Orleans, ville que l’on nomme de plus en plus rarement La Nouvelle Orleans. Jelly Roll Morton, pianiste virtuose, y voit le jour entre 1885 et 1890. On le qualifiera souvent de premier vrai compositeur de musique jazz, et lui-même se surnommera par jeu «the Originator of jazz ».

 

Lorsque Alexandre Renault arrive à New Orleans, cette ville est un port déjà très développé, aux commerces innombrables. Sa population vit pour l’essentiel de l’exploitation du coton et de la canne à sucre. Malgré de grandes inégalités sociales, le niveau de vie permis par cette intense activité est acceptable et les infrastructures, tel le tramway, se développent rapidement.

 

Le meilleur restaurant de la ville dès 1885 est Chez Antoine, qui reste aujourd’hui une des meilleures adresses (Antoine’s Restaurant)[6]. Quant au magasin Eble the Florist situé 4021 Jefferson Highway, il s’honore aujourd’hui d’être « established 1887 », l’année où Alexandre nous fait parvenir son courrier. C’est cette année-là qu’est fondée également l’institution catholique The  Academy of the Sacred Heart, qui scolarise encore aujourd’hui plusieurs centaines d’enfants [7].   



[1] Cf. http://www.laimages.com/nochurch1.htm

[2] Cf. http://www.archidiocese-no.org/history/prelates.htm

[3] Cf. http://hurricanecity.com/neworleans.htm

[4] Les troupes du Nord avaient occupé la Louisiane jusqu’en 1877, soit dix ans seulement avant l’arrivée d’Alexandre Renault.

[5] Cf. http://www.bpl.org/research/microtext/negronewspapers.pdf

[6] Cf. http://www.foodfest.neworleans.com

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

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