Joseph RENAULT (1834-1894) et Azeline LE BLAIN (1841-1910).

 

 

 

Azeline Le Blain, 1898.
Azeline Le Blain, 1898.

Né le 23 février 1834 de parents agriculteurs, Joseph[1] Marie Ange RENAULT sera la premier de nos ancêtres à quitter le travail de la terre. Durant deux générations, les Renault resteront encore essentiellement ruraux, mais seront artisan, commerçant ou instituteur quand ils ne seront pas marins. On peut penser que l’exploitation de la ferme du Grand Clos est revenue à Pierre, le frère aîné de Joseph né deux ans avant lui.

 

 

 

Engagé malgré lui au service de l’Etat.

 

Mesurant 1,73 m environ, Joseph a le teint brun. Ses cheveux sont châtains, mais ses yeux sont roux. Son visage ovale porte un front un peu bombé, un nez effilé et son menton montre une fossette [2]

 

La conscription n’est pas encore obligatoire dans les années 1850, et doit beaucoup au hasard. Chaque année, un tirage au sort établit la liste des jeunes gens qui seront soumis au service militaire, plus connu en Bretagne sous le nom de « congé », ou qui en seront dispensés. Joseph est tiré au sort sous le numéro 81, et déclaré apte au service malgré un appel devant le conseil de révision qui refuse de prendre  en compte une brûlure à la cuisse gauche [3].

 

Après la Révolution de 1848, une éphémère Seconde République voit le jour. Porté au pouvoir par le suffrage direct des électeurs, le Président Louis-Napoléon Bonaparte ne tarde pas à trahir les institutions républicaines et à revêtir sous le nom de Napoléon III les habits de l’empereur. La France du Second Empire participe à plusieurs conflits dans le Monde, et mène une politique extérieure coloniale et souvent belliqueuse.

Dans les lieux saints de la Palestine, occupée à l’époque par l’empire ottoman, la France défend les intérêts des moines chrétiens latins contre ceux des moines orthodoxes, protégés par la Russie. Cette dernière, qui a pourtant obtenu de la Turquie la satisfaction de ses souhaits, entend aller plus loin et exige un régime de faveur pour le clergé orthodoxe de l’ensemble de l’empire. Le refus des Ottomans déclenche les hostilités : l’armée du Tsar Nicolas envahit les terres valaques et s’apprête à marcher sur Constantinople pour ouvrir enfin une voie libre sur la Méditerranée. Le 4 octobre 1853, l’empire ottoman déclare la guerre à la Russie. Le 27 mars 1854, les Français et les Britanniques s’allient à la Turquie : la Guerre de Crimée  est engagée.

 

 

En 1855, Joseph, qui a vingt-et-un ans, est ainsi mobilisé dans l’armée d’Orient et incorporé au 10ème Régiment d’Artillerie sous le numéro matricule 5349 afin de participer au conflit.

 

Le transport ferroviaire n'existe pas encore, puisque la voie ferrée Rennes-Brest sera construite de 1863 à 1865. Elle restera d'ailleurs, jusqu'en 1892, à voie unique entre Rennes et St-Brieuc (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ligne_de_Paris-Montparnasse_%C3%A0_Brest).

C’est donc à pied que Joseph se rendra de La Malhoure à sa destination, le port de Marseille [4]. Ce périple pédestre, qui lui prendra deux semaines, n’est qu’un avant-goût de ce qui l’attend bientôt dans l’enfer de Crimée [5].

Surtout naval, ce conflit va nécessiter l’emploi des flottes française et britannique, placées sous les ordres de l’Amiral de Saint-Arnaud et de Lord Raglan. Les deux armées alliées entendent mettre un point final à l’expansionnisme russe et venger l’offense faite aux Turcs par le Tsar Nicolas. En peu de temps, les Balkans vont s’embraser dans un conflit dont les protagonistes sont les quatre plus grands empires du Monde.

 

Joseph RENAULT participe probablement à différents combats. La guerre a débuté deux ans plus tôt, mais le conflit fait encore rage. Chaque camp compte dores et déjà des dizaines de milliers de morts, victimes des combats mais surtout du froid, de la faim et du choléra. L’année 1854 avait vu se dérouler les terribles batailles de l’Alma (20 septembre), de Balaklava (25 octobre) et d’Inkermann (5 novembre).

C’est dans ce contexte que débarque le régiment de Joseph. Nous sommes en mars 1855, et l’étau s’est fortement refermé sur l’armée russe qui avait lâché rapidement prise dans les Balkans et qui a maintenant cédé la presque totalité du territoire de la Crimée. Mais elle veut défendre chèrement le grand port militaire de Sébastopol. Il faudra attendre septembre avant que la garde russe ne se rende, à l’issue d’un terrible siège de onze mois, mettant un point final aux hostilités. La paix sera signée le 30 mars 1856 après d’interminables négociations à Paris sur le futur ordre européen.

 

Le conflit aura coûté à la France pas moins de 95 000 morts, dont 20 000 victimes du feu ennemi, les autres étant décédés de maladie : choléra, typhus et scorbut[6]. Bilan accablant au regard du seul vrai bénéfice que Napoléon III peut en retirer : son prestige personnel en Europe, qu’il a voulu comme un écho au souvenir ancien de la Grande Armée… Il ne reste aujourd’hui de cette coûteuse victoire que les noms de rues ou de quartiers dont on a bien souvent oublié l’origine : les rues de l’Alma et d’Inkerman, l’avenue de Crimée (Rennes), le quartier Malakoff (Nantes), le Boulevard Sébastopol (Paris), Balaklava Street (Londres)…

 

Durant l’hiver 1855-1856, les conditions climatiques et sanitaires sont désastreuses. Le froid est particulièrement rigoureux, et les vêtements chauds sont en nombre insuffisant. L’armée d’occupation à laquelle participe Joseph Renault brûle tout ce qu’elle peut pour se réchauffer : toutes les parties en bois des ouvrages de défense construits par l’armée du Tsar, toutes les coques détériorées des bâtiments russes. Pourtant, cela ne suffit pas. Notre ancêtre aura un pied gelé et reviendra au pays infirme à vie : il en a perdu l’usage normal et se déplacera désormais difficilement, boitant et s’aidant couramment d’une canne.

Cette invalidité lui vaudra une pension à vie de l’Etat, à un taux de 50 ou 60 % [7], et le privilège d’être autorisé à tenir un commerce de tabac dont la vente, comme aujourd’hui encore, est strictement réglementée et réservée à des régisseurs reconnus.

 

L’installation des Renault au Gouray.

 

C’est à quelques kilomètres au sud de son village natal, dans le bourg du Gouray, qu’il s’installe définitivement dans une maison encore visible de nos jours, et qu’il y fonde une famille. Il y vendra le tabac, mais aussi le café et l’engrais noir pour le sarrasin. Le dimanche matin, la foule se presse dans le magasin [8]. De l’autre côté de la route, une étable abrite une ou deux vaches élevées par la famille.

 

Joseph se marie le 27 juin 1861, à l’âge de 27 ans, à Azeline LE BLAIN, jeune fille originaire de Ploeuc, mais qui demeure déjà au Gouray. Le couple aura huit enfants : MARIE (épouse COLLEU puis BERTIN) le 10 juillet 1862, EUGENE le 27 avril 1864, VICTOR le 24 novembre 1866, ALEXANDRE le 7 septembre 1868, EMILE le 25 mai 1870, ANGELE (1872-1954, épouse BEAUSSAUT), OLYMPE (épouse BERTIN) le 27 mars 1875, JEAN-BAPTISTE (dont nous descendons) le 2 juin 1880, enfin CESARINE le 16 juillet 1882, qui décède à l’âge de dix-huit mois.

 

La famille RENAULT est bien établie au Gouray, et la fonction de buraliste confère à Joseph un certain rôle social, renforcé par le prestige lié à ses états de guerre. Parmi quelques amis, citons Louis Pilorget, cultivateur, ou Jean Hamon, tailleur de pierres [9]. Malgré sa fonction et son passé, Joseph ne sait ni écrire, ni même signer son nom [10], contrairement à sa femme.

 

Parmi ses occupations favorites, Joseph montre un certain goût pour le braconnage. Il chasse au petit matin le lièvre ou le lapin dans le cimetière de la commune[11]. Les gendarmes ne sont pas dupes, mais tolèrent cependant ses agissements comme on le fait d’une personne qui a gagné son honneur et qui a mérité l’estime de tous sur des champs de bataille autrement plus cruels. Cela ne les empêche pas de le menacer régulièrement d’une sanction, ce qui laisse l’intéressé dans l’indifférence la plus totale [12].

 

Notre ancêtre était connu pour être un peu menteur, inventant des faits inexistants ou exagérant la réalité. C’est peut-être ainsi que sont nées les fameuses « histoires du Gouray », anecdotes exagérées transmises oralement aux générations suivantes. Joseph tenait toutes sortes de propos plus ou moins mensongers ou inventés, mais avait en même temps développé une mémoire suffisante pour s’en souvenir et ne pas être surpris à se contredire à l’occasion de certains recoupements [13].

 

Très adroit, notamment de sa « gaochette », c’est-à-dire de sa main gauche, il était capable de faire tourner le coq du clocher de l’église du Gouray à l’aide d’une pierre qu’il envoyait avec précision, au grand émerveillement de son fils Jean-Baptiste [14].

 

Joseph RENAULT meurt au Gouray le 25 juillet 1894, à l’âge de soixante ans. Sa tombe n’existe plus aujourd’hui, mais Louis Jaffrain trouva en vente en 1970 chez le brocanteur-marbrier de ce village une pierre tombale portant le nom RENAULT. Peut-être Angèle, seul enfant à n’avoir pas quitté Le Gouray, s’était-elle souciée de la concession familiale jusqu’à son propre décès survenu en 1954. Nul ne connaîtra sans doute jamais plus l’histoire de cet emplacement funéraire.

 

 Azeline  Sylvie Françoise Angélique LE BLAIN (1841-1910), épouse de Joseph RENAULT, est née le 9 mars 1841 à Ploeuc. Ses parents, Mathurin LE BLAIN et Victoire Louise CAMUS, habitaient le bourg de cette commune au moment de sa naissance, avant de venir habiter Le Gouray. Le père, né vers 1807, était originaire de Maure (Ille-et-Vilaine) et exerçait le métier de cloutier; la mère était lingère. 

 

Mathurin LE BLAIN était le fils de Jean LE BLIN et de Marie LE CORVOISIER.

Azeline a au moins trois frères et sœurs : Victoire née le 7 février 1840, Elisabeth née le 22 mai 1842, et Mathurin né le 12 décembre 1843.

 

Peu de temps avant son décès en 1910, installée dans son lit-clos alors qu’elle est mourante, terrassée par la tuberculose, elle se fait présenter chacun de ses petits-enfants, en agrémentant la séance de ses commentaires personnels sur la ressemblance de chacun avec sa mère, ou sur telle ou telle caractéristique physique [15]. On imagine le risque encouru pour la santé de chacun de ces enfants.

 



[1] Prononcer « José ».

[2] Source : registre d’incorporation militaire.

[3] Source : liste de tirage au sort du canton de Lamballe, Arch.Départ. des Côtes-du-Nord.

[4] Il est probable que Joseph a été incorporé en Bretagne afin de se rendre à pied à son bâtiment, comme l’a été Jean-Marie Déguignet (cf. Déguignet Jean-Marie, Histoire de ma vie, éd. An Here).

[5] Source : Jean RENAULT confirmé par Francis BERTIN. Le registre militaire mentionne que Joseph a été incorporé le 29 mars 1855 et a rejoint son corps le 1er avril.

[6] Cf. Alain Gouttman, La guerre de Crimée 1853-1856, éd. Perrin, 2003.

[7] Source : Francis BERTIN, 2 août 1982.

[8] Source : Francis BERTIN, 2 août 1982.

[9] Cités dans les actes d’Etat-Civil et dans la correspondance d’Alexandre RENAULT.

[10] Acte de mariage, Le Gouray 27 juin 1861.

[11] C’est le cimetière actuel.

[12] Source : Francis BERTIN, 2 août 1982.

[13] Ibid.

[14] Témoignage écrit de Marie LE BAILL.

[15] Ibid. Francis BERTIN se souvenait d’avoir été présenté ainsi au-dessus de sa grand-mère.

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

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