La Grande Guerre, triste porte d’entrée dans le XXème siècle

Jean-Baptiste Renault en 1915
Jean-Baptiste Renault en 1915

Août 1914, les vacances scolaires. Alors que les écoliers de Trémeur aident aux travaux des champs, la famille Renault coule des jours paisibles au bord de la mer, à Porspoder chez les Perhirin, amis des Renault. Jean, qui a 6 ans, découvre les plaisirs de la pêche à pied et admire dans les cuvettes des rochers les petites crevettes qui « pédalent ».

 

Depuis de longs mois, les puissances qui règnent sur l’Europe se menacent mutuellement, tentent de s’intimider et fourbissent leurs armes. La mosaïque des Balkans est une poudrière qui va faire basculer dans la tourmente le continent tout entier : l’assassinat à Sarajevo de l’archiduc François-Ferdinand, héritier du trône austro-hongrois, par un nationaliste serbe est le prétexte à la déclaration d’une guerre qui va s’étendre en quelques semaines à l’Europe entière. Le 1er  août, la France et l’Allemagne ordonnent la mobilisation générale, immédiatement portée à la connaissance de toutes les campagnes.

 

Le Sergent Jean-Baptiste Renault, 34 ans, marié et père de deux enfants, regagne alors la 17ème compagnie où il est affecté, au sein du 361ème Régiment d’Infanterie qui est une unité de réserve.

Le 3 août, la guerre est déclarée. La guerre ! Depuis la Crimée, il y a presque 60 ans, la famille Renault ne l’a pas connue. Elle n’a pas été concernée par celle de 1870 et par la fameuse Armée de Bretagne que Gambetta aura laissé scandaleusement à l’abandon dans le sinistre « Camp des Cônilles [1] ». C’était alors l’époque de la conscription volontaire.

Bien sûr, il y avait eu tous les soldats de la marine coloniale, et ils étaient nombreux dans la famille : le beau-père Louis JEAN, maître canonnier, qui avait fait les campagnes d’Extrême-Orient, les frères Victor et Emile, qui avaient connu les côtes du Pacifique et celle de l’Afrique, le beau-frère François CREHALET, maître fourrier, le neveu Armand BERTIN qui décèdera dans les années 30 d’une maladie parasitaire, en plein cœur de l’Afrique Equatoriale. Mais aucun, depuis Joseph, n’avait été entraîné de force dans un conflit terrestre et vers un véritable champ de bataille où l’ennemi n’était plus l’indigène éloigné et un peu exotique d’Asie ou d’Afrique muni de fusils souvent d’un autre âge, mais la plus grande puissance militaire du Monde, présente à quelques centaines de kilomètres de la maison et qui, déjà, fonce sur Paris.

 

Les nombreuses cartes postales adressées à Jean-Baptiste Renault le sont au Secteur 133. Dernier témoin des vacances tragiquement interrompues, une carte postale envoyée le 24 octobre par Jean-Baptiste à sa famille : une photo d’Argenton, Ar prenestr arc’hant, calme éboulis de rochers éloigné de la tourmente.

 

Le premier souci de Grand-Père, qui se déplace beaucoup, est de venir en aide à sa femme en exerçant à distance son autorité paternelle sur ses enfants. Il les flatte en apprenant leurs succès à l’école, l’année scolaire ayant recommencé en son absence.

A Trémeur, presque tous les hommes valides ont été mobilisés. Au fur et à mesure que la guerre se prolonge, les classes les plus jeunes seront mobilisées. Au final, c’est la totalité des hommes de moins de quarante qui quittera la campagne pour le lointain front.

Le 13 décembre 1914, alors que Jean-Baptiste avait jusqu’alors voyagé de façon peu confortable mais finalement paisible malgré la crainte du lendemain, la situation évolue brusquement. « Ma chère femme, je pars pour le front ce soir » écrit-il depuis la gare de Creil. « Bon courage, ne crains rien. Peut-être te reverrai-je avant longtemps. Ton petit homme qui t’aime. Un bien gros baiser à petit Jean et à Marie ».

 

A l’approche de Noël, la fête des enfants, Jean-Baptiste pense fortement aux siens. « Je retourne ce soir au front », écrit-il à son fils. « Avant de partir, je t’embrasse bien fort, et souhaite que tu sois content de la visite du père Noël. Ton papa qui t’aime. » Quand il reçoit sa carte, Jean s’apprête à avoir 6 ans.

Jean-Baptiste écrit encore pour le nouvel an de tristes cartes pour une sale période sur lesquelles les anges et les branches de gui ont cédé la place à des photos d’engins  volants porteurs de mort. Il écrit de même pour les dix ans de Marie, « Maby ».

 

Au pays, on apprend déjà la mort de certains hommes. Félix Vitel, de Liscorno, a ainsi péri noyé dans le Détroit des Dardanelles lorsque son bâtiment, le Bouvet, sauta sur une mine turque[2] avec plusieurs autres bâtiments lors de la pitoyable tentative franco-britannique de blocus maritime de l’empire ottoman. On sait que certains enfants de Trémeur ne reviendront pas dans leurs fermes, mais on est en juillet 1915 et personne n’imagine l’ampleur du désastre qui se prépare. L’angoisse monte peu à peu dans les foyers, les hommes manquent pour les travaux des champs qui sont en partie laissés à l’abandon, les pères manquent aux enfants, les jeunes femmes sont seules mais osent encore espérer.

 

« Lanvollon, le 16 juin 1915.

Cher frère,

Nous sommes ici en excellente santé, moi et les enfants pour le service de Félix. J’ai reçu ta lettre du 10 mais je suis pressée d’avoir de tes nouvelles, après les évènements du 12-13. Ton colis part demain. As-tu reçu ton tabac et ton papier à lettres ?

J’espère que oui. Bons baisers de tous.

Louise Créhalet [3]».

 

Les correspondances sont brèves et restent muettes sur les émotions. On s’habitue à l’idée de la mort possible à tout moment, sans jamais l’exprimer. Les cartes ne disent que des banalités mais permettent, pour les uns et les autres, d’espérer et de savoir qu’on est toujours vivant.

 

« J’espère avoir le plaisir de te revoir, nous aurons tous du plaisir et nous serons heureux », écrit Jean-Baptiste à sa fille Marie le 26 juillet 1915. Ce qui serait aujourd’hui une simple marque de tendresse résonne à cette époque d’une forte intensité.

 

A la fin de l’année 1915, la lassitude et la peur ont gagné les troupes françaises. La colère fait rage dans certaines tranchées : c’est le début de mutineries réprimées avec une extrême férocité, comme le veut la loi martiale, et immortalisée notamment par l’écrivain Louis Guilloux, né à St-Brieuc, dans Le Sang Noir.

Même les correspondances, pourtant toutes contrôlées par l’autorité militaire, trahissent la fatigue des hommes désabusés.

« Je pense que vous êtes retourné aux tranchées continuer le triste métier que l’on mène depuis 14 mois », écrit à notre grand-père le 22 septembre 1915 Baptiste Geffray, le buraliste de Trémeur, lui-même mobilisé. « Les permissions sont bien courtes mais ça fait toujours plaisir de revoir les siens : je serai heureux de faire un tour à Trémeur moi aussi depuis plus de 9 mois que j’en suis parti (…) Nous continuons toujours l’éternel voyage, nous avons quitté la Meuse et nous sommes dans la Marne, cette fois tout proche de la ligne de feu, et je pense entrer en action dans les jours qui viennent… »

 

Jean-Baptiste est blessé fin septembre 1915 lors de la bataille de Champagne, brève et meurtrière, engagée à l’issue de plusieurs mois d’offensive. Il a bien failli rester là, mort sur les terres crayeuses, nues et grises de la Marne, entre la vallée de la Suippe et la lisière de la forêt d’Argonne, sous les pluies sifflantes des obus allemands, parmi les innombrables corps inanimés qui jonchent le sol autour de lui. Au sein du 6ème corps d’armée, son régiment participait aux combats qui faisaient rage de toutes parts et avait pris position entre la ferme de Navarin et la Butte de Souain [4].

Sa convalescence lui vaudra d’échapper à la bataille de Verdun, plus terrible encore, dans laquelle son régiment sera engagé en mai 1916, avant sa dissolution[5].

 

« Le 30 septembre 1915,

Ma chère petite femme,

Il est 10 heures du matin, je suis dans le train qui doit m’emmener où ? voilà la question. Je ne saurai pas avant ce soir ou demain matin. Je te tiendrai au courant. Je ne vais pas trop mal ; je ne souffre que des reins et un peu des jambes ; c’est peut-être seulement des courbatures mais la commotion a été forte. Il n’y a pas, je pense, de complications internes ; le repos seul pourra me guérir. Enfin, je l’ai échappé belle, car c’était une pluie d’obus et on se demande comment on n’y est pas resté. C’est égal, les Boches en voient de plus dures.

Bons baisers de ton petit homme qui t’aime ».

 

Qu’ils en aient vu de plus dures ? Ce propos vengeur traduit à la fois la haine et la réalité. Pendant soixante-quinze heures, sans arrêt et par centaines de milliers, les obus français écrasèrent tranchées, abris, boyaux, fils de fer et défenseurs. Des officiers allemands calculèrent que, dans un secteur de cent mètres de largeur sur un kilomètre de profondeur, il était tombé 3 600 projectiles par heure. Les forces allemandes, surprises par la violence des assauts, se virent contraintes d’abandonner sur un front de vingt-cinq kilomètres, une moyenne de quatre kilomètres de terrain en profondeur. Elles laissaient entre les mains de l’armée française 26 000 prisonniers dont 350 officiers, 150 canons, un abondant matériel de siège et de combat. Sur les 200.000 Allemands engagés au cours de l'action, 140.000 avaient été tués, blessés ou prisonniers [6]. Dans la réalité, l’offensive du 25 septembre 1915 est un échec militaire : elle laisse plus de 138 000 hommes hors de combat pour une avancée de quelques centaines de mètres [7].

 

A partir d’octobre 1915, une nouvelle période commence donc pour Jean-Baptiste, celle d’une convalescence qui durera près de neuf mois. Il est d’abord hospitalisé à St-Maurice, près de Paris, où sa femme viendra le voir. Puis, jusqu’au 6 décembre, il se trouve à l’Hôpital complémentaire de Moisselles (Seine-et-Oise), annexe de Villemin.

Loin du front, dans l’ambiance plus sereine des hôpitaux de convalescents, il rêve de plus en plus à la fin sûrement proche de ce trop long cauchemar. « Je compte pouvoir aller à Paris pour t’acheter un beau train », écrit-il le 4 novembre 1915 à son fils qui ne jouera avec que plusieurs mois plus tard.

Mais la blessure aux reins tarde à guérir. Le 25 novembre, il est « toujours à peu près dans le même état ». Le 29, Monsieur Leduc, instituteur de Trémeur trop âgé pour être mobilisé, lui écrit « Allons, Monsieur Renault, dépêchez-vous de guérir pour revenir par ici en convalescence ». Le 6 janvier 1916, l’amélioration vient lentement. Cela fait un mois qu’il est à l’hôpital d’Enghien-les-Bains, et il n’a pas pu rentrer à Trémeur à Noël et offrir son train à Jean.

Quelques semaines plus tard, il est transféré dans les locaux du lycée de Rennes[8] transformés en hôpital militaire. Ce rapprochement permet à Jean-Baptiste d’avoir quelques visites. En avril 1916, il offre un Meccano à Jean.

En août 1916, il est suffisamment valide pour quitter l’hôpital. Instituteur, il est alors chargé de l’instruction des élèves-caporaux au vieil hôpital de Guingamp. Les permissions sont un peu plus nombreuses, et Grand-Père se rend de temps à autres à Lannebert ou à Trémeur. Que peut-on espérer, sinon la fin de la guerre ?

 

Hélas, sa compagnie est rappelée au front ! Il est maintenant sergent au 161ème Régiment d’Infanterie, 25ème Compagnie puis finalement affecté au 48ème d’Infanterie, 36ème Compagnie, 9ème Bataillon, Secteur 20t, soit la région de l’Argonne.

Parti en 1917 de Guingamp, il ne sera de retour en Bretagne que 18 mois plus tard. En octobre 1918, le conflit semble toucher à sa fin. Jean-Baptiste écrit à sa fille « Ce matin il est passé environ 200 Boches prisonniers, plusieurs étaient à peine plus grands que Jean. Ils ne paraissaient pas fiers du tout ».

 

L’armistice est signé le 11 novembre. En moins d’une heure, toutes les campagnes de France le savent par le battement des cloches des villages qui se relaient en formant un concert croissant dans le ciel : de l’école de Trémeur où habite la famille Renault, on entend Languédias, puis Mégrit et Trédias, enfin Trémeur dont la brave Mathurine se met à battre dans son clocher, puis Broons, puis Sévignac, … Tous les bedeaux rivalisent d’énergie pour fêter le prochain retour des hommes encore valides.

 

Pourtant, de chaque côté, on reste mobilisé et l’armistice n’est pas la paix. En janvier 1919, Jean-Baptiste Renault est à Carspach (Alsace), près de Dannemarie : les troupes françaises occupent ces régions jusqu’à la signature du traité de paix.

Rechute ou nouvelle blessure ? Le 13 janvier 1919, il écrit à sa femme « J’ai le genou qui me fait mal et est enflé ». Il est de nouveau envoyé en convalescence, cette fois-ci à Antibes. Le 19 février, le genou est désenflé et la jambe ne fait plus mal. Jean-Baptiste gagnera le dépôt de St-Brieuc où il sera démobilisé.

 

Trémeur n’est plus Trémeur. A son retour, Jean est déjà élève au lycée de St-Brieuc, Marie est à Rennes. Les enfants ont grandi en son absence.

La commune, de taille pourtant modeste, a perdu près de 70 de ses enfants et compte de très nombreux blessés et estropiés, dont certains mourront bientôt, d’autres hurlant dans leur chambre des douleurs physiques d’un membre qu’ils ont pourtant perdu au combat. On compte par dizaines les veuves, les orphelins, les mères qui ont perdu un ou plusieurs fils, les fiancées ou les amoureuses en larmes.

Les landes ont envahi les champs, les renards sont si nombreux qu’ils viennent impunément voler la volaille au vu de tous au beau milieu des cours de ferme, en plein midi[9].

 

En 1918, le Général Nivelle déclare avec malice à l’issue d’une nouvelle offensive meurtrière au Chemin des Dames, alors que 1 690 soldats viennent de périr sur les 1 800 que comptait le 64ème R.I. : « Ce que j’en ai consommé, des Bretons ». De fait, pas moins de 240 000 Bretons, souvent très jeunes, sont morts dans les tranchées de l’Est. Aucune autre région française ne semble avoir été à ce point saignée à blanc.

 

Le désastre de la « Grande Guerre » est immense. Ses effets démographiques, culturels et sociologiques sur la société rurale constitueront l’un des principaux séismes de ce nouveau siècle.

Un autre consiste en l’effondrement de quatre des principaux empires de l’époque : l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, la Turquie et la Russie se sont désormais érigées en républiques diverses et fragiles, aux peuples souvent humiliés par la rigueur excessive des traités de paix. Le Monde vient d’entrer dans le XXème siècle et la Grande Guerre, qui ne porte pas encore le nom de 1ère Guerre Mondiale, représente pour chacun la « Der’ des der’ » : la place est à la paix et au progrès. Qui oserait penser alors que sous les cendres des empires déchus couve la braise du cataclysme de demain ?



[1] « Le camp des Corneilles », nom donné à tort au Camp de Conlie (Sarthe) par une vieille femme du Saudrais (témoignage Jean Renault).

[2] Voir Le Livre des Jean.

[3] Louise Créhalet est la sœur d’Augustine Jean, belle-sœur de Jean-Baptiste Renault. Voir Le Livre des Jean.

[4] Cf. http://perso.orange.fr/champagne1418/bataille/sept15/org7ca.htm

[5] Probablement en raison de la disparition de presque tous ses effectifs, morts ou blessés.

[6] Cf. http:// www.chtimiste.com/batailles1418/1915champagne2.htm

[7] Cf. http://perso.orange.fr/champagne1418/bataille/sept15/batail15.htm

[8] L’actuel Lycée Emile Zola.

[9] Témoignage Jean Renault, concernant notamment la ferme de l’Abbaye.

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

Reproduction interdite sans l'autorisation de l'auteur.