Jean-Baptiste RENAULT (1880-1962),Augustine JEAN (1877-1962) et le développement de l’Instruction Publique.

Jean-Baptiste RENAULT est d’abord placé très jeune comme apprenti menuisier, métier qu’il exerce quelques temps. Mais c’est sans compter avec la détermination de l’instituteur du Gouray qui l’a observé quelques temps à l’école, devenue désormais obligatoire, et qui se souvient de sa grande capacité d’apprentissage.

Nous sommes à la fin du XIXème siècle, et l’Etat « providence » se développe à un rythme soutenu, notamment à travers l’armée et l’instruction publique.

 

Ayant pour seuls bagages le soutien appuyé de son ancien maître et une volonté sans limite, Jean-Baptiste décide alors de préparer le concours d’entrée à l’Ecole Normale d’Instituteurs de St-Brieuc tout en continuant à tra-vailler à la me-nuiserie. Après tout, l’Etat est gé-néreux et plusieurs frères ont ainsi quitté une terre sans réel avenir.

A force de travail le soir après une dure journée de labeur et à la lueur vacillante de la bougie, avec l’aide de l’ancien instituteur qui croit en ses capacités, il obtient le droit d’entrer à l’Ecole Normale. Il se fait même remarquer en étant le seul candidat du département des Côtes-du-Nord à être reçu sans même avoir obtenu le diplôme du Certificat d’études [1]. Le futur « hussard noir de la République », selon une appellation qui n’a pas encore cours à cette époque, a un caractère en acier trempé.

 

A la sortie de l’Ecole Normale, il est d’abord nommé instituteur remplaçant à Loudéac. Il y restera peu de temps. Son second poste est l’école de garçons de Trémeur où il est rapidement nommé directeur.

 

Il fait alors la connaissance d’une collègue de travail, Augustine JEAN [2], nommée comme lui à Trémeur. Elle vient de l’école de Plouay-sur-Rance. Elle sera la directrice de l’école de filles.

 

Le couple se marie et décide de rester à Trémeur. C’est là que naîtront leurs deux enfants, MARIE en 1904 et JEAN en 1908.

 

L’engagement de l’instituteur laïque.

 

Nous sommes au début du XXème siècle. En 1905 est votée la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat, après des débats parlementaires qui ont fortement mobilisé l’opinion publique. Depuis ses études à l’Ecole Normale d’Instituteurs, Jean-Baptiste RENAULT a acquis une forte sensibilité radicale, sans doute déjà nourrie par son ancien maître, mais développée aussi au contact de la réalité politique et sociale de l’époque.

 

Son père n’a-t-il pas été handicapé à vie lors d’une guerre qui a davantage servi la volonté de l’ancien empereur que l’intérêt réel des Français ? La paix n’est-elle pas revenue avec la chute du Second Empire et le retour de la République ? La pauvreté des paysans, dont il est lui-même issu, ne tranche-t-elle pas trop fortement avec les moyens sans doute limités mais déjà bien supérieurs de la petite noblesse locale, qui tient par ailleurs depuis des décennies les rênes de la politique : Pinel de la Villerobert, maire de La Malhoure en 1825, Godefroy Le Minter de la Motte Basse, maire du Gouray dans les années 1860, sans compter les nombreux parlementaires et conseillers généraux, tous issus de la petite noblesse ?

De plus, Jean-Baptiste a été instruit à l’Ecole Normale d’Instituteurs du développement des sciences et des techniques, des découvertes de Pasteur, du positivisme d’Auguste Comte, de ce qu’il est convenu alors d’appeler le progrès technique, source certaine de progrès social et de bonheur humain sur Terre, concept qui est apparu au grand jour lors de la Révolution.

 

Dans ce contexte, Jean-Baptiste est très engagé. Il enseigne parce qu’il possède un savoir, mais aussi parce qu’il croit fortement au développement des idées et des conditions sociales par le biais de l’instruction, qui l’a sorti d’une condition si modeste. Il prend part au débat d’idées qui secoue ce début de siècle. Laïc affirmé, volontiers anticlérical, il aurait pris part à la prise par la force de l’église de Bröons dans laquelle se retranchait le clergé hostile à l’inventaire de ses biens [3].

 

Jean-Baptiste RENAULT sera, comme il est souvent d’usage à l’époque chez les instituteurs, le secrétaire de mairie. Il conseille les élus, rédige certains actes qu’il soumet à la signature du Maire, facilite les démarches de ses concitoyens.

Parmi ses nombreuses mesures sociales et familiales, l’Etat décide d’attribuer une prime aux mères qui décident d’allaiter leur enfant. En pleine nuit, Jean-Baptiste se réveille en sursaut : il y a du bruit dehors. Encore somnolent, il ouvre la fenêtre et tend l’oreille : c’est un fermier de la commune, époux d’une Lebreton, qui a parcouru la campagne et qui tente de crier dans l’obscurité. Son enfant vient de naître et sa femme l’allaite, comme c’est l’usage partout. « Monsieur R’nault, Monsieur R’nault ! » Jean-Baptiste s’inquiète : que se passe-t-il, que faut-il craindre à cette heure avancée de la nuit ? « Monsieur R’nault, la Bertonne donne à baire ! » A deux heures du matin, la patience du secrétaire de mairie a atteint ses limites : « M’en fous, n’ai pas soif ! ». Il souffle la bougie et retourne se coucher.

 

L’entre-deux-guerres.

 

Après la Guerre 14-18, dont on trouvera le récit familial au prochain chapitre, Jean-Baptiste renoue avec son métier. Le couple d’instituteurs jouit d’une notoriété certaine dans la commune, ainsi que d’un bon niveau de vie. Dans les campagnes du début du siècle, la grande pauvreté règne encore. Les enfants sont nombreux dans chaque ferme, et participent activement aux travaux agricoles, aux dépens de leur travail scolaire. Bien souvent, certains enfants n’apportent pas à l’école de quoi manger, et se contentent de glaner une maigre pitance dans les champs alentour ou auprès de leurs camarades.

 

Dans ce contexte, les maîtres d’école sont incontestablement des personnes respectées, dont on envie les connaissances qui font défaut à la population. Leur mode de vie fait d’eux des notables locaux. Au début des années 1930, il existe  en tout deux automobiles dans l’ensemble du canton [4]: celle du Docteur Cochet, médecin à Bröons, et celle de Monsieur et Madame Renault, instituteurs à Trémeur…

Commandée pour un montant de 26 000 F en décembre 1928 au garage Lucas de Dinan, la Citroën C4 est un nouveau modèle, qui vient de sortir au salon d’octobre. Son moteur de 1 628 cm3 développe 30 ch à 3 000 tours/min. Dotée d’une boîte à 3 vitesses, elle peut atteindre 90 km/h et consomme environ 9 l/100 km.

Le véhicule roulera en fait assez peu. A cette époque, la mécanique n’est pas encore très fiable, le garage est éloigné et, surtout, beaucoup de routes sont dans un état impropre à une réelle circulation automobile. De plus, les besoins de ses propriétaires sont sans doute limités : les marchés de Broons et de Dinan, quelques visites à la famille, quelques promenades. C’est leur fils Jean qui conduira la voiture, tant que celui-ci viendra à Trémeur pour les vacances. Dépourvue de conducteur et devenue inutile, la C4 sera revendue à la fin des années 30, à une époque où les nuages les plus noirs s’amoncèlent sur l’Europe.

 

 Dur avec lui-même et avec ses concitoyens, traumatisé par les horreurs du conflit, sensibilisé par le discours patriote et cocardier de l’époque, écoeuré par les joutes politiques et syndicales, Jean-Baptiste se referme un peu sur lui-même et quitte en partie son engagement militant. Le jeune « hussard noir », radical socialiste et militant laïque semble vouloir lentement ignorer son passé.

Il refusera d’enseigner autour de lui l’art de réaliser des chevrons et des mortaises que l’ancien petit menuisier connaît pourtant si bien. Il refusera de se rendre au Gouray, son village natal où vit encore sa sœur Angèle, considérant qu’il a suffisamment marché durant sa vie. Il refusera d’enseigner sa connaissance du violon, acquise durant sa jeunesse. Il refusera de parler de politique. C’est tout juste s’il ose encore s’en prendre aux hobereaux locaux, allant tout-de-même jusqu'à surnommer les corbeaux « colombes de De Couessin » [5]. Ses convictions laïques resteront pourtant intactes : ses enfants, bien que baptisés, ne seront pas pratiquants ; sa tombe, dans le cimetière de Trémeur, ne portera pas de croix.

 

Parmi ses passe-temps favoris, il faut sans doute mettre la pêche au premier rang. Il aime se rendre sur les bords de la Rosette, de l’Arguenon ou de l’étang de Jugon. Il achète une prairie située près du Pont de Trémeur, sur laquelle il peut s’installer sans inconvénient.

 

Bien que toujours très écouté dans une campagne où les gens sont peu instruits, Jean-Baptiste semble préférer les activités calmes et casanières.

 

          A partir de 1936, année où il fait construire à Trémeur la maison de Champ-Fleuri, sur la route de Mégrit près de la ferme de l’Abbaye, il se prépare à une retraite qui durera vingt-six ans en compagnie de sa femme Augustine JEAN.

 

Celle-ci aura été une maîtresse-femme, courageuse et parfois autoritaire, qui aura su élever seule ses deux enfants tandis que Jean-Baptiste était à la guerre et qu’elle devait tenir une classe de près de quatre-vingt élèves réparties sur plusieurs niveaux.  

 

Elle semble s’être tenue plutôt à l’écart des discours politiques ou syndicaux, préférant convaincre par la rigueur, mais aussi par la bonté et la générosité. Les jeunes filles de Trémeur qui ont reçu d’elle un peu de lard, de saucisse, de pain ou de galette parce qu’elles n’avaient rien apporté à manger de chez elles ont été innombrables.

Les élèves de sa classe lauréates du certificat d’études primaires ont été tout aussi nombreuses, au point d’attirer sur l’institutrice l’attention de l’Inspecteur d’Académie des Côtes-du-Nord qui la décorera à plusieurs reprises.

 

La foule présente à son enterrement en février 1962, défilant de façon ininterrompue de l’église au nouveau cimetière, atteste de son immense popularité dans le cœur des Trémeurois.



[1] Source : F.Bertin, 1982.

[2] Sur Augustine JEAN, voir « Le Livre des JEAN ».

[3] La loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat prévoyait un inventaire des biens du clergé. La participation de Jean-Baptiste RENAULT à cette action de force, par l’emploi d’une hache destinée à ouvrir la porte de l’église,   relatée par Arsène LECOQ, ami de l’intéressé, n’a jamais été confirmée. Le fait n’est pas impossible, mais n’est pas  établi.

[4] Source : Jean Renault.

[5] De Couessin était le propriétaire peu estimé d’un château à Mégrit, près de Trémeur.

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

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