La châsse brisée

La culture gallèse, au XIXème siècle, est riche de légendes et de contes les plus divers, souvent orientés vers la peur, la mort et les revenants. Ces thèmes ne sont pas propres au Mené et se retrouvent dans l’ensemble de la Bretagne et de nombreuses régions d’Europe et du Monde. Ils constituent sans doute l’héritage d’une longue période historique de grande proximité de la population avec la maladie et la souffrance. L’Eglise catholique régule le contenu de cette littérature orale, afin qu’elle ne sombre pas dans des réminiscences païennes.

 

Les collecteurs de contes et légendes sont nombreux à cette époque, encouragés par le fort courant romantique qui traverse la littérature européenne et qui tente de réhabiliter et de conserver des thèmes issus de périodes fort anciennes, négligés et dévalorisés par le siècle des Lumières. De La Mare au Diable au Vaisseau Fantôme, les grands noms des Arts et des Lettres de notre continent s’inspirent durant ce siècle des émotions déclenchées par les souvenirs de mondes perdus, merveilleux ou redoutables. Le Kalevala en Finlande ou le Barzaz Breiz en Bretagne font écho à ce mouvement culturel majeur, souvent sur fond de renaissance nationale.

 

En Haute-Bretagne, bien des contes et légendes sont sauvés d’un oubli définitif par quelques collecteurs, comme Adolphe Orain en Ille-et-Vilaine ou Paul Sébillot dans les Côtes-du-Nord. C’est ce dernier, de passage au Gouray en 1882, qui collecta la brève histoire de la Châsse brisée relatée ci-dessous auprès d’un jeune garçon de 14 ans nommé… Alexandre Renault. C’est ainsi que notre futur « grand oncle d’Amérique » contribua sans le savoir, deux ans avant son départ définitif pour le Nouveau Monde, à la rédaction des Légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne par Paul Sébillot.[1] Et c’est ainsi que nous est restituée une histoire, parmi d’autres, connue de nos ancêtres du Gouray et contée en famille.

 


VI.

 

 

La châsse brisée.[2]

 

 

Il y avait une fois deux jeunes gens qui s’en allaient gaiement à la danse. Sur leur route, ils rencontrèrent une châsse[3] qui tenant toute la largeur du chemin. L’un des garçons dit, en faisant un signe de croix :

-      Par la grâce de Dieu, tant pis pour ce qui arrivera ; je vais tourner la châsse afin qu’elle nous livre passage. Et il ôta son chapeau, et la posa sur le bord du chemin avec tout le respect que l’on doit aux morts.

-      Bah ! dit l’autre, voilà bien des cérémonies pour une châsse ! moi, je ne fais pas tant de façons, tiens !

Et en même temps il donna dans la châsse un coup de pied si fort qu’elle craqua comme si elle était brisée. Mais aussitôt elle se leva debout, marchant comme une personne, et il en sortait une voix qui ne cessait de répéter : oh ! Ma tête ! Oh ! Ma tête !

Vous pouvez juger si les deux garçons avaient peur à leurs brées[4], surtout celui qui avait frappé le coup de pied ; aussi, ils se mirent à courir pour arriver à la danse, espérant être débarassés. Mais la châsse courait aussi vite qu’eux, et elle était toujours sur leurs talons. Ils entrèrent dans la danse ; mais la châsse sautait aux côtés de celui qui l’avait frappée, répétant toujours : O ma tête ! O ma tête ! Toutefois ces paroles n’étaient point entendues par les autres danseurs.

Ils n’eurent pas, comme bien vous pensez, grand plaisir à la danse, et bientôt ils partirent à s’en retourner. Mais la châsse sortit derrière eux, répétant toujours : O ma tête ! O ma tête !

Cette fois ils eurent si peur, qu’au lieu de rentrer chez eux, ils allèrent frapper à la porte d’une auberge, pour y passer la nuit. Dès qu’ils y furent entrés, ils cessèrent d’entendre la plainte du mort. Ils demandèrent à coucher dans une chambre où il n’y aurait pas de fenêtre. L’aubergiste les mena dans un petit appartement où il n’y avait pas d’autre ouverture qu’un petit boulin, gros comme le nid d’un moineau.

Là ils se crurent en sûreté, et ils se mirent au lit. Mais dès que la chandelle fut éteinte, ils entendirent auprès du lit un bruit pareil à celui que ferait un lourd sac de blé qui tomberait, puis ils n’ouïrent plus rien. Ils allaient s’endormir quand la chute d’un objet plus lourd encore fit trembler le plancher, et le lit en sauta sur ses pieds.

Les jeunes gens poussèrent un cri, qui fut entendu de tous ceux de la maison ; mais personne ne souffla mot. Soudain la chambre fut éclairée par la lueur de plusieurs cierges, et celui qui avait frappé la châsse fut saisi par les cheveux et traîné hors du lit, sans qu’on vît aucune main. Son compagnon se mit à crier, et il suait de peur ; une voix se fit alors entendre :

-      Ne craignez rien, mon ami, disait-elle ; ce n’est pas à vous que j’en veux ; vous avez été respectueux envers les morts, et vous n’aurez aucun mal.

Son camarade fut entraîné au milieu de la chambre, et une main invisible lui coupa la tête qui disparut aussitôt.

Le jeune homme ne put fermer l’œil de la nuit, et il n’osait se lever, car il voyait sur la table le corps sans tête de son ami, qui était éclairé par les cierges. Quand enfin il entendît chanter le coq, et qu’il vît à travers le boulin les premières lueurs du jour, les cierges s’éteignirent et disparurent ; mais le corps était toujours étendu sur la table, et il lui manquait la tête.

Il prévint l’aubergiste qui entra dans la chambre ; mais quand il voulut toucher le corps du jeune homme qui avait frappé la châsse, il tomba en en poussière : ce n’était plus qu’un monceau de cendres.

 

(Conté en 1882 par Alexandre Renault, du Gouray, âgé de 14 ans).



[1] Je remercie particulièrement Denise Beaussault d’avoir lu cet ouvrage, d’avoir détecté cette coïncidence et de m’avoir communiqué l’extrait de La chasse brisée.

[2] Paul SEBILLOT, Légendes chrétiennes de la Haute-Bretagne, pp. 35-36.

[3] Cercueil, en gallo et en vieux-français.

[4] Culottes.

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

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