Alexandre RENAULT (1868-...), l'oncle d'Amérique banni de la famille

Résumé : Après une enfance ordinaire dans son village natal du Gouray, Alexandre RENAULT partit  à l'âge de 18 ans pour découvrir l'Amérique.

Il s'établit dans un premier temps à La Nouvelle Orléans en 1887, puis circula probablement vers le nord des Etats-Unis.

Il refusa de revenir en France pour y faire son service militaire, et fut déclaré insoumis par les autorités.

Son parcours américain reste en grande partie inconnu, et retrouver sa trace reste encore un enjeu important de nos jours.

 

Summary : After an ordinary childhood in his native village of Gouray, Alexandre (Alexander) RENAULT left at the age of 18 to discover America.

He first settled in New Orleans in 1887, then probably traveled to the northern United States.

He refused to return to France to do his military service, and was declared rebellious by the authorities.

His American career remains largely unknown, and finding his trace remains an important issue today.

Alexandre RENAULT naît au Gouray le 7 septembre 1868, dans une maison du bourg encore visible aujourd'hui. Son enfance et sa jeunesse se passent auprès de ses parents et de ses frères et sœurs.

 

Une enfance rurale, mais une envie de découvrir le Monde.

Comme toute la population rurale de la région à cette époque, Alexandre s'exprime uniquement en gallo mais se rend à l'école devenue récemment obligatoire pour y apprendre le français.

 

Il connaît de nombreux contes et en transmet au moins un à l'âge de 14 ans à l'écrivain ethnologue Paul Sébillot (La châsse brisée) de passage au Gouray en 1882.

 

Mais l'attention d'Alexandre est attirée très tôt par des aventures éloignées de sa commune natale. 

 

Les récits de la guerre de Crimée racontés par son père, malgré leur probable dureté, suscitent sa curiosité. Il réalise qu'il existe des populations et des paysages très différents de celles et ceux qu'il connaît au Gouray.

 

Il lui vient alors lentement l'idée de découvrir à son tour le vaste Monde, non pas dans un contexte de conflit armé comme son père, avec son lot de cruautés et le risque évident de ne pas en revenir, mais en temps de paix pour en jouir pleinement.

 

Son frère aîné Victor, de deux ans plus âgé que lui, quitte le domicile familial et se fait incorporer par la Marine Nationale, surnommée parfois  la "Royale". 

Victor fera  plus tard le tour du monde à bord du croiseur Prôtet et découvrira notamment les côtes de l'Amérique du Sud. Il s'installera finalement à Alger où il se mariera et où il fondera sa propre famille.

 

Son frère cadet Emile, né deux ans après Alexandre, s'engagera à son tour dans la Marine. Son aventure sera hélas de courte durée, puisqu'il décèdera à l'âge de 19 ans parmi les siens après avoir contracté la fièvre jaune au retour d'un expédition en Afrique.

 

Quant aux sœurs d'Alexandre, Marie et Olympe, elle connaîtront également le dépaysement et l'éloignement du Gouray, ayant été employées quelque temps successivement chez un récoltant de vin dans la région de Cognac.

 

Le rêve américain ?

Sans doute les histoires de contrées éloignées font-elles rêver Alexandre, qui décide un jour de quitter son village natal et de découvrir l'Amérique vers l'âge de dix-huit ans, non pas en tant que marin de la Royale, mais à titre personnel.

 

En décembre 1887, il a 19 ans et habite alors à La Nouvelle Orléans au carrefour de la rue du Canal (Canal Street) et de la rue Cortès (Cortes Street), à la crèmerie Donnès où il loue un modeste logement.

 

Il correspond avec ses parents, s'enquiert des nouvelles du pays et promet de revenir. On dispose actuellement d'une seule lettre écrite par lui, qui témoigne de sa tendresse et de sa proximité d'alors avec ses parents et le village du Gouray.

Extraits de la lettre d'Alexandre RENAULT à ses parents écrite à La Nouvelle Orléans, en date du 13 décembre 1887
Extraits de la lettre d'Alexandre RENAULT à ses parents écrite à La Nouvelle Orléans, en date du 13 décembre 1887

 

Mais un évènement va cependant assombrir l'aventure américaine d'Alexandre. Il reçoit en effet l'ordre de rentrer en France pour y faire son "congé", c'est-à-dire son service militaire.

 

Dans la famille d'un grand blessé de guerre et dont deux fils sont eux-mêmes marins de l'Etat, on ne plaisante pas avec une telle obligation.

 

Un fils insoumis.

Alexandre hésite. Il promet de rentrer prochainement, dès qu'il aura terminé son activité en cours.

Sa mère lui fait alors savoir qu'elle rompra tout contact avec lui s'il ne se rend pas immédiatement à sa convocation.

 

Pour quelle raison Alexandre décida-t-il de rester aux Etats-Unis ? Quel qu'en soit le motif, sa situation est claire aux yeux des autorités militaires et le 24 novembre 1890, il est déclaré insoumis.

 

Chez les Renault au Gouray, l'humeur varie entre colère et consternation. Il reste à Joseph, le père d'Alexandre, seulement 4 années à vivre, et on peut penser que la situation de son fils a jeté le trouble, sinon la honte, chez un ancien soldat pensionné de guerre qui ne peut rien préciser aux gendarmes qui sont venus en vain chercher son fils.

 

La honte de ce statut infamant de fils ou de frère d'insoumis, chacun la portera longtemps y compris au-delà des générations à venir.

Elle s'habillera de silence, de non-dit et de secret et il est révélateur que même le mot "insoumis" n'ait été redécouvert officiellement qu'en novembre 2020 à l'occasion de recherches opiniâtres sur le devenir de cet "oncle d'Amérique".

 

Where is young Renault ?

S'il est banni de la famille, Alexandre est également très recherché. Avant d'être déclaré insoumis, les autorités françaises sont parties à sa recherche, et c'est aux services diplomatiques que revient la charge de le retrouver sur le sol américain.

 

En mars 1890, le consul de France à Philadelphie croit savoir qu'Alexandre se situerait dans le secteur de Pittsburg et s'adresse au consul belge de cette ville pour savoir s'il ne disposerait pas de renseignements à son sujet.

 

Ce dernier  communique  alors à la presse locale un avis de recherche qui paraît le 14 mars 1890 dans le quotidien local The Pittsburg Dispatch sous le titre "Where is young Renault ?". On ne saurait mieux exprimer la question, qui sera reprise plus tard au sein de la famille Renault.

 

Le public est ainsi informé par le journal qu'Alexandre Renault est recherché, sans en exposer le motif. "...asking the wherabouts of a young Frenchman named Alexander Renault" poursuit le communiqué, précisant que ce jeune "is supposed to be in or near Pittsburg. He is native of Gourey, on the north coast of France", traduction maladroite de "Côtes-du-Nord, France".

 

Ces éléments ne laissent planer aucun doute sur l'identité de la personne recherchée.

 

"Where is young RENAULT ?", in Pittsburg Dispatch, 14 mars 1890
"Where is young RENAULT ?", in Pittsburg Dispatch, 14 mars 1890

A l'évidence, les autorités françaises ne retrouvèrent pas Alexandre en 1890 et durent le déclarer insoumis. 

 

Celui-ci ne se présentera jamais à elles ultérieurement et fut de nouveau déclaré insoumis  en janvier 1909. Convoqué pendant la guerre au 74ème régiment territorial en novembre 1916, il ne se rend pas davantage aux autorités militaires. Déclaré une troisième fois insoumis en mars 1917, il est atteint par la prescription et définitivement rayé de l'insoumission le 7 septembre 1921.

 

Le temps a passé. Nul ne sait ce que pouvait penser Jean-Baptiste RENAULT de l'attitude de son frère, lui qui avait frôlé la mort à l'automne 1915 sur le front de Champagne.

 

Fiche militaire d'Alexandre RENAULT (cliquer pour agrandir)
Fiche militaire d'Alexandre RENAULT (cliquer pour agrandir)

 

Une recherche familiale toujours actuelle.

Après la recherche infructueuse des autorités françaises, une nouvelle recherche est lancée au sein de la famille Renault : "Where is young Renault" est toujours d'actualité.

 

Dès 1901, son frère Victor RENAULT prétend avoir retrouvé sa trace au Honduras. Maître de timonerie à bord du cuirassé Protêt qui mouille au large du port de "Porto Pertes", il se rend à la poste locale pour y retirer le courrier de l'équipage.

 

A la lecture de son identité, le préposé indique à Victor qu'il porte le même patronyme que le maire de la ville, qui est prénommé Alexandre. Victor paraît être convaincu d'avoir retrouvé son frère. Il aurait aimé le rencontrer, mais hélas le maire est absent ce jour-là, et le bâtiment militaire doit appareiller le lendemain.

 

Deux précisions s'imposent cependant. D'une part, la localité de Porto Pertès ne semble pas exister, contrairement à celle de Puerto Cortès qui est une ville côtière importante du Honduras ; on peut aisément comprendre la déformation orale d'un nom de ville que personne ne connaît au Gouray.

D'autre part et surtout, le parcours sud-américain de Victor à bord du Protêt est bien passé par les ports de Iquique (Chili) et de Callao (Pérou) mais en aucun cas par Puerto Cortès qui se trouve sur la côte atlantique et non pacifique du Honduras...

 

Au moins sa mère Azeline, veuve depuis 1894, pourra-t-elle peut-être finir sa vie en pensant que son fils banni n'a pas entièrement démérité et occupe une fonction importante, loin du Gouray.

 

Durant la Grande Guerre, des paysans du Gouray déclarent avoir été interpellés en "patois" par un sous-officier américain. De passage rapide en véhicule dans la région avec d'autres militaires, notre homme s'enquiert de nouvelles de la famille Renault et demande de les saluer de sa part.

 

Il y a probablement peu de crédit à apporter à ces témoignages en termes de faits, mais ils indiquent cependant deux choses.

 

D'une part, le souvenir d'Alexandre est resté vivace au Gouray et les faits qui entourent son départ et son insoumission lui confèrent une dimension particulière.

D'autre part, ils portent sur des informations positives qui compensent, en forme de réparation, le déshonneur qui a souillé la famille Renault, celle qui a donné des soldats et un instituteur à la République.

 

Jean-Baptiste RENAULT (1880-1962), frère d'Alexandre, ajouterait probablement, s'il ne l'a pas fait à l'époque, qu'il ne faut s'étonner d'aucune information au Gouray, qui est le pays où fleurit le charbon de bois !...

 

Jean RENAULT (1908-1978), neveu d'Alexandre et fils de Jean-Baptiste, a tenté à la fin des années 1920 de solliciter les autorités américaines afin de retrouver une trace de son oncle, alors qu'il était élève à l'école polytechnique. Ses recherches se sont avérées infructueuses et ne furent pas poursuivies, faute de temps.

 

Mais cette recherche est restée présente en arrière plan. Du boxeur Jack RENAULT à la chanteuse canadienne Nathalie RENAULT, les occasions d'associer le nom RENAULT au continent américain rencontrèrent toujours un échos particulier au sein de la famille.

 

Tout indique pourtant que ce patronyme est très répandu aux Etats-Unis et plus encore au Canada, qu'il est souvent d'origine très antérieure à la fin du XIXème siècle, qu'il est parfois adopté comme pseudonyme, tel l'écrivain américain Nick Hornack qui prit le nom de plume Alexander Renault, et qu'il ne faut pas y voir trop facilement la descendance d'un grand-oncle dont le sillage américain reste encore aujourd'hui très énigmatique.

 

A partir de septembre 1921, son retour en France lui était possible sans risquer une condamnation, sa soumission étant désormais prescrite. Ce retour est une voie moins probable, mais qu'il faudrait cependant prendre le temps d'explorer. 

 

Rien ne figure toutefois en mention de son acte de naissance, qui nous permettrait d'avancer plus rapidement dans les investigations.

 

Les recherches sont aujourd'hui toujours en cours. Une fiche technique indique en annexe les démarches engagées jusqu'à présent.

 

 

Mise en ligne : janvier 2021

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2021

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