La période de la guerre 39-45 vécue par Marie LE BAILL

Note de Marie LE BAILL, écrite le 27juillet 1987

Marie LE BAILL vers 1940
Marie LE BAILL vers 1940

Marie LE BAILL est née le 17 juin 1918 à Brest et décédée le 4 janvier 2009 à Rennes. Ses parents, François LE BAILL et Marie Adolphine MORLAIS, étaient employés des PTT à Brest. Ses ancêtres étaient issus du milieu rural, de Bretagne (famille LE BAILL) et en partie de Normandie (famille MORLAIS).

 

Fille unique, elle suit ses études au lycée de Brest où elle obtient le baccalauréat Math Elem en 1936. Les jeunes filles titulaires de ce diplôme sont alors très peu nombreuses.

Son choix de suivre des études de Pharmacie la conduit à se rendre à Rennes puis à Paris. Ses parents l'accompagnent dans la capitale et la famille s'installe 115, rue Notre-Dame des Champs, non loin de la faculté.

 

Le 12 août 1944, elle se marie avec Jean RENAULT, ingénieur des Télécom originaire de Trémeur (Côtes-du-Nord) et installé à Paris.

 

J'ai retranscrit fidèlement l'écrit de Marie LE BAILL en me limitant à des corrections mineures, et en complétant cette note par de nombreuses précisions en bas de page et par quelques documents originaux.

 

JMR

 

Les prémisses de la guerre.

 

Marie LE BAILL vers 1938 (photo François LE BAILL). On remarque l'arrière de la fameuse Renault Juva 4.
Marie LE BAILL vers 1938 (photo François LE BAILL). On remarque l'arrière de la fameuse Renault Juva 4.

Le procès Barbie à Lyon a été l'occasion pour les jeunes générations de se poser des questions sur cette période de notre histoire.

 

Chacun l'a vécue en fonction de bien des facteurs : habitat, âge, engagement...

 

A-t-elle commencé seulement en 1939 ? Déjà en 1938, on avait été très près du conflit mais les accords de Munich avaient arrêté les choses. L'Anschluss, annexion de l'Autrice par l'Allemagne de Hitler en mars 1938, avait provoqué une mobilisation partielle en France, et certains soldats resteront sous l'uniforme jusqu'à la fin du conflit, c'est-à-dire après 1945.

 

Mois d'août 1939. J'ai terminé en juin ma deuxième année de pharmacie à Paris. Mon père est en congé. Depuis 1936, ce mot a un sens pour tous. Celle que je nomme Tante Louise, la maman de Gaby HULAUD, jusque là auxiliaire des PTT à Ouessant [1], a, pour être enfin titularisée, accepté un poste "indésirable", celui de receveuse de la poste de Port-Lesney dans le Jura, laissant à Ouessant sa fille et la personne qui l'a élevée, Tatie. Elle ne sait pas encore que les circonstances vont empêcher l'arrivée rapide de celles-ci à Port-Lesnay et qu'il faudra attendre un certain temps une nomination en Bretagne.

 

En 1938, mes parents ont acheté une Renault Juva 4, et nous sommes restés dans la région parisienne. Cette année 1939, nous partons à Port-Lesnay, chargeant la Juva 4 de diverses commissions pour Tante Louise. Nous y passons un excellent séjour, mais les nouvelles ne sont pas bonnes. On rappelle les hommes sous les drapeaux, et lorsque nous prenons la route de Paris, c'est une longue file de voitures qui rejoignent la capitale.

 

Jusqu'à la dernière minute, on espère que le conflit ne se déclenchera pas. Nous habitons au 115, rue Notre-Dame des Champs, un rez-de-chaussée sur cour. Maman déclare entendre sur le boulevard[2] des bruits de pas nombreux : ce sont les troupes qui se rassemblent pour gagner le front. La guerre est déclarée.

 



[1] Marie LE BAILL et ses parents se rendent plusieurs fois à Ouessant à l'époque où ils habitent à Brest. C'est là qu'ils font la connaissance de Tante Louise, employée à la poste, et de sa fille Gaby.

[2] Le boulevard Montparnasse.

Permis de conduire de Marie LE BAILL, obtenu en octobre 1938. Combien de jeunes femmes de 20 ans détiennent alors ce permis ?
Permis de conduire de Marie LE BAILL, obtenu en octobre 1938. Combien de jeunes femmes de 20 ans détiennent alors ce permis ?

La "drôle de guerre".

 

Dès le mois de juin 1939, nous avions du nous rendre à la mairie du 6ème pour y percevoir et essayer nos masques à gaz (qu'on respirait mal, là-dessous !) et à la déclaration de guerre en septembre, il nous était interdit de circuler sans masque en bandoulière. Je n'oserai pas affirmer que, dans ces étuis cylindriques, certains ne transportaient pas leur casse-croûte au lieu du masque !

 

Mon père, alors âgé de 49 ans, qui a été exempté à son grand regret pour raisons médicales graves en 1914-1918, doit faire régulariser sa situation, c'est-à-dire se faire délivrer un livret militaire qu'il aura en permanence sur lui.

 

Et l'on s'installe dans la "drôle de guerre". Pas d'action à l'arrière, les troupes garnissent la ligne Maginot, que l'on n'a pas voulu prolonger, hélas, entre la Belgique, pays ami, et la France. Les militaires chantent "Nous irons faire sécher notre linge sur la ligne Siegried", la défense allemande en vis-à-vis. Il y a des escarmouches de reconnaissance dans le no man's land qui sépare les deux lignes.

 

Les personnes des régions frontalières, notamment d'Alsace et de Lorraine, ont été évacuées vers l'Ouest.

 

J'ai repris mes études à la fac. Les garçons sont ensuite tous mobilisés dans les services de santé. Les profs mobilisables l'ont été sur place en général.

 

Le 10 mai 1940, j'assiste le matin à un cours de cryptogamie du Professeur Lutz, et c'est par un au revoir que celui-ci se termine : les armées allemandes, débordant la ligne Maginot à travers les Pays-Bas et la Belgique, foncent sur Paris.

 

Le service de mon père [1] a été replié sur Vendôme. Il y est logé chez une dame âgée, et y a emporté une malle avec linge, argenterie, etc.

Nous allons l'y rejoindre ce jour-là.

Au 117, il est urgent que le fils Sinaï (Piston) quitte Paris vu son âge. Monsieur Dubost plastronne : non mobilisable, il a été affecté, ainsi que Monsieur Daron, à la Défense Passive. Leur rôle est de circuler la nuit pour vérifier que le black out est total. Sinon, ils sifflent et, au besoin, font obturer les fenêtres éclairées. Il y aura à Trémeur [2] des rideaux de gros draps bleus qui serviront à cet usage.

 

En février ou mars 1940, nous avons quitté notre rez-de-chaussée du 115 pour le 2ème étage du 117, au fond de la cour. Maman s'y plaît mieux. Elle en connaît certains occupants, rencontrés dans les files d'attente des commerces du quartier. Il y a eu des alertes pour rien, et on s'est retrouvés à l'abri souterrain des Laboratoires Bottu [3], pièce équipée contre les gaz de combat.

 

Cet abri était un modèle du genre, Monsieur Bottu, directeur des laboratoires, étant en effet officier Z [4] pendant la guerre et s'occupant des gaz de combat.

L'abri était composé d'un sas d'entrée utile en cas d'attaque au gaz. On y trouvait le nécessaire pour soigner. En cas de besoin, et notamment si les immeubles s'écroulaient, il y avait la possibilité de sortir par une issue située dans le restaurant Dupont-Montparnasse.

Avec une camarade de fac, nous faisions nos révisions dans l'abri Bottu.

 

 

La débâcle.

 

Revenons à ce jour du mois de mai où il nous faut quitter Paris. La Juva 4 a été revendue : l'essence déjà contingentée pour les civils va se faire rare. Monsieur Dubost [5] dit qu'il ne quittera Paris qu'avec la "roulante" [6], mais lui et sa femme seront les premiers à quitter Paris avec leur voiture...

 

A Vendôme, le temps est long. Pas de nouvelles exactes de la guerre. Les avions italiens survolent la région et on ne s'abrite pas toujours à temps, confondant les cocardes. Leurs bombardements sont pires que ceux des Allemands vis-à-vis des civils. Un char Renault destiné au front tombe en panne au milieu d'un pont et ne peut être remis en état de marche.

 

De longues et pitoyables files de réfugiés du Nord et de Picardie, avec toutes sortes de véhicules, matelas sur le toit, traversent la ville. Les nouvelles étant diffusées avec 48 heures de retard, on apprend que Paris est tombé. Les premiers militaires qui se replient sont déjà à Vendôme pour se battre sur la Loire.

 

Les enfants de notre propriétaire sont furieux de voir cette pièce réquisitionnée pour nous.

 

Et c'est l'évacuation d'urgence. Le matériel télécom de la rue Berthiaud [7] est entassé, des civils cherchent à se saisir des valises Bélino [8], qu'on a du mal à récupérer. On nous charge dans des cars des services postaux pour récupérer je ne sais quoi. Mon père manque rester sur place ! Nous aurons deux alertes avant d'arriver à Tours.

 

A Vendôme, dans la rue principale, un camion-citerne d'essence est bloqué devant et derrière par des voitures en panne... d'essence. Il recevra un coup au but d'un avion italien. Explosion... Le quartier, riche en vieilles maisons en bois, devient un brasier.

 

Nous arrivons à Tours, passons la nuit dans la gare. Dans des wagons de marchandises, nous roulons vers Bordeaux. Je fête (!) mes vingt-deux ans dans le train sur des sacs postaux qui nous servent de matelas. Mais que les anneaux de suspension qui y sont attachés sont durs !

C'est un train de composition hétéroclite, dans lequel se trouvent des wagons de prisonniers de droit commun car on évacue les prisons vers le sud.

 

Après un long trajet et ayant laissé le principal à Vendôme, nous arrivons à Bordeaux. Hébergement provisoire dans les entrepôts Damoy [9] où se trouvent des centaines de personnes. Beaucoup de poussière, je dois sortir prendre l'air. N'est-ce pas de ce jour que datent mes allergies ?

 

Nous avons cassé une très petite croûte dans un café à l'arrivée, en fin du 2ème jour. Les informations qu'ils écoutent nous annoncent que les premières motos de l'armée allemande ont traversé la presqu'île de Crozon.

 

Le lendemain, les agents des PTT sont répartis dans des services où ils feront au moins acte de présence et suivront la progression allemande par leurs contacts de service.

Ainsi, la téléphoniste de Saintes transmet à Bordeaux : "Je vous quitte, le bureau est occupé".

 

Nous sommes logés chez la sœur d'un employé des PTT. Avant toute chose, il faut faire du ménage car Bordeaux est alors une ville sale. Les WC sont dans l'escalier.

 

Nous y connaîtrons la descente aux abris, mais les caves sont inondées car la Garonne est en crue. Il nous faut y rester sur les marches d'accès. Il y a de très gros dégâts dans le quartier.

 

L'entrée des Allemands a lieu peu de temps après. On nous rapatrie sur Paris, mais seuls les fonctionnaires y ont droit. Nous voici munis de fausses cartes professionnelles. Un jeune garçon accompagnant sa mère est dit "petit télégraphiste".

 

Les ponts sur la Loire ont été minés et détruits pour retarder l'avancée allemande. Le train roule sur des rails posés sur des traverses. En regardant vers le bas, on voit le fleuve sous le train. Impressionnant...

 



[1] François LE BAILL est employé aux PTT, dans le service des transmissions téléphoniques.

[2] Village natal de Jean RENAULT (voir plus loin).

[3] Les laboratoires pharmaceutiques Bottu occupent alors un vaste bâtiment dans la cour du 115, rue ND des Champs, construit dans les années 1920 à l'emplacement d'anciens ateliers d'artistes dont l'un avait été occupé par Camille Claudel. Ce bâtiment héberge actuellement FACO, la "Faculté libre d'Economie et de Droit".

[4] Les "officiers Z" avaient pour mission l'organisation de la prévention et de la lutte contre les gaz de combat.

[5] Monsieur et Madame DUBOST sont les voisins du 1er étage.

[6] La cuisine de l'armée est toujours en queue.

[7] Nom de rue à confirmer.

[8] Valises contenant les bélinographes, appareils de transmission de photographies à distance considérés comme les ancêtres des télécopieurs.

[9] Damoy est alors une célèbre enseigne d'épicerie, qui existera jusque vers 1970. Elle commercialise notamment le fameux vin de table Granvillon.

 

La vie à Paris sous l'Occupation.

 

A Paris, la vie est faite de "queues" pour tenter de faire des réserves. Certaines personnes abusent, et il y aura beaucoup de denrées bonnes à jeter à la fin du conflit.

 

Le couvre-feu est imposé chaque soir. Nous reviendrons tardivement, mon père et moi, de la clinique où maman a été transportée, munis d'un certificat du chirurgien.

 

On circule beaucoup à pied. Il m'arrive, avant mes cours, d'aller au marché Port-Royal. Je me souviens d'un chou-fleur donné deux rangs avant le mien après une longue attente. Quelle déception !

La Bretagne alimente Paris, mais aussi l'Allemagne qui se sert en priorité. Les ajoncs bretons partent outre-Rhin pour y alimenter les chevaux.

 

Il y a peu d'alertes durant les deux ou trois premières années. En septembre 41 et 42, nous allons à St-Pierre [1], avec un certificat fournis par les Le Reun [2] assurant que le déplacement est fait pour les aider à la ferme.

 

En 1943, j'ai interrompu la thèse que j'envisageais et je travaille au laboratoire de contrôle des médicaments [3].

Mes prévisions se révèlent hélas justes, et mon père ne survivra pas au choc de la grosse alerte du matin du 3 septembre 1943, durant laquelle les faux-bruits lui ont fait croire à tort que la faculté de Pharmacie, ainsi que le lycée Montaigne transformé en hôpital militaire, ont été rasés par des bombes alliées qui visaient le Sénat, et qu'il n'en reste rien [4].

 

Après la mort de mon père, la famille venue de Brest me ramène quelques jours avec elle. Là-bas, les alertes sont nombreuses. De St-Renan, on aperçoit un bombardement sur l'Ile Vierge.

 

Puis je rentre à Paris, où se révèle l'amitié des Legrand [5]. Nous faisons cuisine commune avec ce que nous avons : pommes-de-terre de Bretagne ou topinambours.

 

Dans les mairies [6], les vrais tickets sont parfois remplacés par des faux, et les vrais sont vendus au marché noir, notamment pour le pain.

Tad Kozh [7], que j'ai connu à Kêr Vreiz   [8] et qui a connu mon père quand celui-ci était à Brest, reçoit des tickets de Trémeur [9] qu'il peut utiliser au restaurant où, célibataire aisé, il prend ses repas.

 

Il me donne les siens, et cela permet de prévoir une petite réserve de farine ou de biscottes. En effet, à Trémeur, les anciens élèves de ses parents leur fournissent bien des choses. Le papa[10] tient les comptes de la boulangère dont le mari est prisonnier, et la famille ne manque pas de pain.

 

Je viens pour la première fois à Trémeur à Pâques 1944. Voyage long depuis Paris, en omnibus jusqu'à Lamballe. Une histoire de voie coupée par des bombardements avant St-Brieuc n'accélère pas les choses. Au retour, la ligne de St-Brieuc à Rennes est coupée, et de Lamballe il nous faudra remonter par Dol-de-Bretagne.

 

Dans les trains se trouvent beaucoup de trafiquants du marché noir.

 

J'ai quitté en janvier 1944 le Laboratoire de contrôle du médicament, et je travaille désormais au Laboratoire Fournier Frères à la Bastille. Il y a peu de facilités pour se rendre au travail, et un grand manque de matières premières. Il faut du lait pour fabriquer le Biolactyl [11].

 

Des jeunes du STO sont camouflés au laboratoire. Ce sont deux d'entre eux qui, avec monsieur Legrand, se porteront garants de mon identité pour mon mariage car je ne puis obtenir les papiers nécessaires depuis la zone interdite de Brest [12].

 

Il faut préparer des solutions de soude et d'acides pour les laboratoires d'analyse allemands. Un jour, les Allemands contestent la qualité d'une solution décinormale que j'ai préparée. Heureusement, le directeur technique du laboratoire sait me défendre. Il ne faudrait pas d'ennuis, car il y a des résistants parmi le personnel.

 

Je vais travailler à pied. Je commence très tôt car nous avons besoin du courant électrique [13]. Je ne sais pas toujours que les sirènes ont donné l'alarme ! Cela me vaut un jour d'être interpellée rue Gay-Lussac après avoir trouvé la station de métro Denfert-Rochereau fermée.

 

Pour être sûre de me réveiller, j'ai deux réveils dont un gros vieux Jaz de mon grand-oncle, posés sur une assiette creuse remplie de sous en bronze !

Une cousine brestoise enceinte est venue habiter chez moi. elle est très peureuse, et une nuit j'ai du la rassurer pendant une alerte. Au matin, je n'ai pas entendu mes réveils... Pauvres voisins !

 

Après le débarquement, les difficultés matérielles augmentent. Ma cousine accouche en juillet près de la Porte de Versailles, et il me faut m'occuper du linge.

Le matin, je me rends à pied de la rue Notre-Dame des Champs à la place de la Bastille. Le midi, je prends parfois un repas aux Gobelins [14] avec Tad Kozh, ou près de la gare de Lyon. A trois heures [15], je me rends de la Bastille à la maison, puis de la maison à la Porte de Versailles avec le linge propre, et enfin de la Porte de Versailles à la maison avec le linge sale. C'est alors le seul trajet en métro jusqu'à Montparnasse, puisque le reste de la journée il ne fonctionne pas.

 

Tad Kozh dîne le soir à la maison, puis repart chez lui à pied [16]. On mange ce que l'on peut trouver !

 

Les Allemands deviennent progressivement plus nerveux. Il y a des tirs boulevard Port-Royal et boulevard du Montparnasse.

 

Le mari de ma cousine est arrivé. Monsieur Legrand et lui étant sans occupation, effectuent un peu de ravitaillement à bicyclette.

 



[1] Il s'agit de St-Pierre-Quilbignon, commune alors distincte de celle de Brest. C'est au cimetière de St-Pierre que sont inhumés les parents de Marie Le Baill.

[2] La famille LE REUN exploite la ferme de Kerstrat en Plouzané. Ce sont des amis de la famille LE BAILL.

[3] Il est possible que le décès de sa mère en 1940, puis de son père en 1943, ait conduit Marie LE BAILL à devoir opter pour une activité salariée et à renoncer à une activité de recherche, peu ou pas rémunérée.

[4] Cette information inexacte, communiquée sans précaution par des voisins, provoquera chez François LE BAILL un accident vasculaire qui lui sera fatal.

[5] Monsieur et Madame Legrand sont les voisins du 5ème étage du même immeuble.

[6] Mairies d'arrondissement de Paris.

[7] Jean Renault, futur mari de Marie Le Baill. Il sera appelé Tad-Kozh (grand-père, en breton) à partir de 1969 et de la naissance de leurs petits-enfants.

[8] Centre culturel associatif breton situé alors 43 rue St-Placide, dans le quartier de Montparnasse.

[9] Commune natale de Jean Renault, où résident ses parents instituteurs en retraite.

[10] Jean Baptiste Renault, père de Jean Renault.

[11] Complément alimentaire constitué principalement de ferments lactiques.

[12] Compte tenu des bombardements intenses qui pleuvent sur la ville de Brest, qui sera presque entièrement rasée, la zone urbaine est formellement interdite aux civils.

[13] La fourniture d'électricité n'est pas toujours assurée dans la journée.

[14] Probablement le restaurant Marty, que Jean RENAULT connaît bien.

[15] 15 heures.

[16] Jean RENAULT habite alors un appartement situé Avenue de la Porte de la Plaine, qu'il quittera pour la rue ND des Champs après le mariage.

La Libération de Paris.

 

Nous nous marions le 12 août 1944[1]. Des gens de tous genres circulent alors dans Paris. Avec l'arrivée des armées alliées, nous assistons aux derniers combats et à la guerre sur les toits. Il y a un gros bombardement sur la Halle-aux-Vins proche du Jardin des Plantes, et les fûts d'alcool explosent.

 

La situation en province n'est pas claire pour les Parisiens. Nous ne pouvons pas correspondre avec Trémeur car la position des armées impose une séparation. Chacun de notre côté, nous essayons d'écrire. Du Laboratoire Fournier, j'essaye via la Croix-Rouge et via la Résistance, qui joint parfois les lignes américaines. Le chauffeur du labo payera de sa vie ses allées et venues.

 

Les chars alliés entourent le Sénat. La guerre sur les toits est difficile à interpréter. Par la lucarne de l'escalier ou de la chambre de bonne au 6ème étage [2], on voit des gens armés. Il y en a hélas parmi eux certains qui portent le brassard de la Croix-Rouge [3].

 

Puis vient la Libération. Pour les civils, les difficultés de ravitaillement continuent, d'autant plus qu'on est coupé de la Bretagne qui a nourri depuis toutes ces années une grande partie de l'Europe. Il faut encore faire la queue devant les commerces, et les tickets de rationnement resteront en vigueur durant plusieurs années.

 

 

Quelques souvenirs précis, sous forme d'anecdotes.

 

- l'essai des masques à gaz en juin 1939. Comment respirer là-dessous ?

 

- les voitures remontant en files serrées du Midi vers Paris.

 

- l'exode, avec toute la détresse des gens du Nord et de l'Est.

 

- à Trémeur, l'actuelle salle des fêtes avait été construite pour y accueillir des réfugiés. Il a du y en avoir aussi dans les dépendances Botrel, qui avaient alors un tracé différent de l'actuel.

 

- les séjours à St-Pierre, près de Brest, en 1941, 1942 et 1943. Les alertes et les nappes de "fumigène", brouillard artificiel lancé par les Allemands pour se protéger. Les soldats allemands boivent beaucoup de lait, et les civils en font autant quand ils le peuvent.

 

- le "char à banc" de Kerstrat [4] et le cheval qui refuse d'aller vers Brest mais se dirige vers un champ de mines !

 

- la "queue" avant d'aller en cours, et le dernier chou-fleur me filant sous le nez au marché Port-Royal.

 

- le froid et la neige dont nous sommes abondamment gâtés durant ces années-là.

 

- le stress durable chez les habitants des zones sinistrées. Jeannot Léostic [5] ne peut endurer à Paris les pétards et fusées du 14 juillet. Cela a marqué tous les adolescents de l'époque, témoins des bombardements.

 

- le "petit monde" des abris, des marchés où l'on fait connaissance avec ses voisins. De ce fait, le quartier deviendra un petit village.

 

- les petits malins qui exploitent les autres. Marinette, la concierge du 117, qui fait main basse sur les colis des locataires et en revend le contenu au prix du marché noir.

 

- les choses "pas belles" de la Libération : dénonciations arbitraires et injustifiées aux conséquences parfois incorrigibles.

 

- le retour de Kêr Vreiz, seule un soir dans une rue Notre-Dame des Champs totalement obscure où je suis contrôlée par les Allemands.

 

- la nécessité et la difficulté du black out total. A ce qu'en disait monsieur Mermoz [6], Paris se signalait malgré les précautions prises par un halo de brume lumineuse.

 

- le premier voyage à Brest, et toutes ces ruines... Et debout, au milieu, la maison que nous occupions [7], considérée par mon père parmi les plus solides, et qui a tenu seule dans la ville... Sur toutes ces ruines poussent des Buddleias, marques colorées de la vie revenue.

 

- les récits des uns et des autres. Chacun a vécu sa guerre, et l'interprète à sa façon. Y percent, selon les cas, les souvenirs d'entraide ou, au contraire, de haine ou de jalousie. "Celui-là a su se débrouiller", "Il s'est servi chez les voisins en revenant avant les autres dans la ville interdite aux civils", etc.

 

- le mystère de l'abri Sadi Carnot, où Allemands et civils secouristes ont péri ensemble : mutinerie de l'occupant, ou dépôt d'explosifs ? Des victimes que je connaissais et que j'estimais.

 

- Brest de ma jeunesse, ta rue de Siam tortueuse que l'on "faisait" en fin de journée, qu'es-tu devenue ? Tes rues sont droites, mais les noms qui sont restés permettent de s'y retrouver, et bien des magasins portent encore les noms des "vieux" commerçants.

 

 

 

 

Marie LE BAILL


Rennes, le 27 juillet 1987

 

 



[1] Le contexte très particulier du mariage fait l'objet d'une note distincte de Marie Le Baill, qui sera réunie  prochainement avec celle-ci.

[2] L'appartement du  2ème étage possédait une chambre de bonne située sous les toits.

[3] Normalement, les volontaires de la Croix-Rouge ne participent pas aux combats.

[4] Ferme située à Plouzané (Finistère), tenue par la famille Le Reun, amie des Le Baill.

[5] Cousin de Marie Le Baill.

[6] Ami de Marie Le Baill, résidant également au 117.

[7] Maison située 2 rue Ducouëdic, en bordure de la place Sadi Carnot.

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2020

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