Louis Jean au service de la "Royale".

 

Nous sommes le 20 août 1840. L'enfant qui vient de naître est prénommé Louis, comme son grand-père. Celui-ci, qui a 65 ans, vient de Goudelin pour témoigner de sa naissance. L'autre témoin est un cordonnier de Lannebert ami de Paul, Yves Caulet [1].

Louis sera élevé par sa mère, et connaîtra son grand-père jusqu'à l'âge de neuf ans.

 

Il est témoin, durant sa jeunesse, de la régression brutale -on pourrait dire la déroute- de la culture du lin en Bretagne, même si l'on observe jusque vers 1930 la présence résiduelle et très localisée de quelques hectares de cette plante en certains points du Trégor. La concurrence des récentes filatures du Nord de la France est insoutenable. Dans un premier temps disparaîssent filage et tissage, et les fibres non filées sont directement exportées. Puis progressivement, la culture du lin s'éteint.

« Déjà en 1840, nous dit J.Darsel, le linatier était presque sans emploi et la fileuse vendait son fil à peine quelques centimes de plus que son prix de revient, et de ce fait ne pouvait vivre. Si elle avait des enfants, elle ne pouvait rien gagner et elle était forcée de mendier pour les nourrir (...). D'où l'accroissement de la misère et le nombre si important de mendiants dans tout le canton . » [2]

 

Nombreux sont les gens qui doivent se retourner vers d'autres activités, dans ces campagnes qui restent encore très peuplées. Il reste en 1848 dans le canton de Lanvollon 39 linatiers, 57 tisserands, 15 marchands de filasse et d'étoupe, 13 marchands de fil. Que sont-ils devenus quelques années plus tard ?

La grande foire du lin organisée à Lanvollon en 1880 par le comice agricole du canton ne parvient pas à redynamiser un ensemble de professions rendues obsolètes par le développement industriel du Nord et les importations de fibres étrangères.

 

Dans ces conditions, Louis Jean et la plupart de ses camarades vont devoir abandonner l'activité traditionnelle. C'est la mer qui va constituer une source inespérée de revenus.

 

Pour certains, ce sera la pêche en Islande et à Terre-Neuve, alors en plein expension au départ de Paimpol.

Louis JEAN, quant à lui, opte pour la marine de l'Etat, la Royale. Embarqué comme simple matelot, il dût progressivement avancer en grade et, selon Guillaume HUET de Liscorno que j'ai interrogé en juin 1981, finit second-maître. Sur sa pierre tombale étaient indiqué son dernier grade, mais celle-ci fut retournée et l'information n'est plus disponible.

        

Ainsi la régression du lin conjuguée au développement considérable de la puissance militaire de l'Etat permit-elle à la famille Jean un début de développement social très remarqué dans le village, comme l'attestent encore des témoignages actuels.

 

Louis Jean se marie à l'âge de 32 ans avec Marie Reine Vitel, jeune fille du pays dont un portrait peint en coiffe du pays se trouve aujourd'hui chez Annaig. Rares étaient certainement les familles qui pouvaient s'offrir le luxe d'une telle toile, ou de si nombreux portraits photographiques.

 

Marie Reine Vitel est issue d'une vieille famille de Lannebert, qui avait beaucoup vécu de la culture du lin : on y trouve nombre de linatiers, de filandières, de marchands de lin...

Elle habitait peut-être déjà le village de Liscorno avant son mariage.

 

Vers 1870, son père, François Vitel avait été trouvé sans vie chez lui ou au détour d'un chemin. La famille et les proches sont alertés et, pendant que femme et filles se lamentent et songent à s'organiser pour la suite, les fils font le nécessaire pour les funérailles.

Le menuisier, prévenu à la hâte, confectionne le cercueil tandis qu'un voisin propose sa charette pour mener le défunt de sa maison de Liscorno à l'église paroissiale.

La route monte assez fortement entre le village et le bourg. La charette, qui n'est sans doute plus toute jeune, grince à chaque tour de roue. Des bruits sourds sortent du véhicule tandis que le cheval s'essouffle. L'essieu semble prêt à céder et il est temps de s'arrêter quand apparaissent la grand'route et son relief plus plat. Le conducteur songe à une pause tout aussi utile à l'animal qu'à la charette. Dans le bref silence qui suit l'arrêt du convoi, quelques personnes continuent à percevoir de petits coups sourds. On se regarde, on s'interroge et enfin on comprend. Et du cercueil rapidement ouvert sort un ancêtre perclus de courbatures qui était sur le point de périr pour de bon... Il faudra attendre encore dix ans avant d'enterrer ce François Vitel qui aura été une des rares personnes à pouvoir témoigner de son vivant du degré de confort d'un cercueil ! [3]

 

Louis Jean et Marie Reine Vitel ont deux filles : d'abord Louise (ou Anne Louise), puis Marie Augustine (notre grand-mère) le 17 avril 1877.

Cette même année, peut-être pour faire face à l'accroissement de sa famille, Louis Jean achète une maison à Liscorno qui sera désormais le domicile des Jean. Elle a trente ans au moins au moment de son achat, mais le propriétaire y inscrit ses initiales sur le mur :" L.J. 1877", encore visibles actuellement.

La famille vit dans une simple pièce sombre, le sol en est en terre battue. Il est vrai qu'à cette époque, on vit surtout dehors. Certains dormaient peut-être à l'étage. A côté, la famille possède un penn-ti qui devait servir de débarras ou de cellier.  

 

De l'autre côté de la longère vit la famille Collet. Tante Collet, marraine de grand-mère, semble avoir eu comme sa filleule une solide personnalité. Sa chèvre, qui logeait au bout de l'alignement les rares fois où elle ne vagabondait pas dans le jardin des voisins, était fort célèbre dans le village et aujourd'hui encore Louis Gouriou de Plouha, héritier des Collet se souvient bien de certaines histoires qu'on racontait sur cet animal.

Les Jean ou les Collet possédaient également un âne dont la principale tâche était de tirer une carriole à l'occasion des promenades. C'est lui seul, et non les promeneurs, qui décidait du lieu précis où il convenait de se rendre. Depuis longtemps, personne ne s'était plus risqué à imposer le moindre itinéraire à l'animal têtu.



[1] Les familles JEAN et CAULET ont dû être particulièrement liées, comme en témoigne le fait que, selon G. HUET de Liscorno, Louis JEAN serait inhumé au cimetière de Lannebert dans une tombe Caulet.

[2] J.DARSEL, Histoire de la paroisse de Lanvollon , Lanvollon 1968.

[3] Voir annexe : entretien avec Louise Mézec.

 

 

 

 

L.J. 1877, inscription sur la maison de Liscorno (photo Yvon Caulet, 2011).
L.J. 1877, inscription sur la maison de Liscorno (photo Yvon Caulet, 2011).

(c) Jean-Marie Renault, 2008-2017

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